Les technologies de l’information et de la communication : opportunité ou contrainte syndicale?

Selon une étude menée par Marc-Antonin Hennebert, Vincent Pasquier et Christian Lévesque1, les technologies ne sont ni bonnes ni mauvaises pour les syndicats. Tout dépend comment l’organisation perçoit leur utilité et leurs limites. L’effet des technologies de l’information et de la communication (TIC) est donc variable selon les perceptions des acteurs, l’usage qui en est fait et les buts recherchés dans un contexte donné.

Ces chercheurs ont réalisé 20 entretiens auprès de responsables des communications dans 13 syndicats aux Québec. Ils se sont intéressés à comprendre la perception de ces syndicats sur l’utilité et les limites des TIC (sites web, Intranets, Facebook, Twitter, etc.) en regard des services aux membres, de la démocratie interne, de la mobilisation, du recrutement et de la capacité d’influencer les débats sociaux.

Nous reprendrons ci-dessous les principales conclusions de leur étude afin d’alimenter la discussion sur l’utilité des TIC alors que le télétravail oblige les syndicats à revoir leurs pratiques pour maintenir la vie syndicale à distance.

TIC et service aux membres

Premièrement, les TIC permettraient d’améliorer l’accessibilité et la qualité du service aux membres. La plupart des syndicats utilisent ces outils pour fournir des informations légales, statutaires et techniques (conventions collectives, statuts et règlements, formulaires de griefs, de rapport d’accidents…) pour mieux informer leurs membres et accélérer les processus et démarches administratives. Les réseaux sociaux sont aussi utilisés pour donner de la visibilité aux activités syndicales (manifestations, activités sociales) et développer une plus grande cohésion et un esprit de communauté en dépit de la distance géographique.

Il apparaît toutefois important de calibrer l’information disséminée à travers les TIC. Le risque étant d’inonder les membres d’un surplus de communications qui pourraient les éloigner du syndicat. Aussi, les médias sociaux sont apparus comme moins efficaces pour transmettre du contenu et des messages complexes qui exigent des explications nuancées et détaillées. Les applications spécifiquement destinées aux syndicats et les intranets peuvent également s’avérer couteux et difficiles d’utilisation pour les personnes salariées.

TIC et démocratie syndicale

Deuxièmement, en ce qui concerne la démocratie interne, plusieurs syndicats ont fait mention des bénéfices liés à l’usage des TIC pour discuter avec leurs membres et solliciter leur participation. Il est fait mention, par exemple, de la production de courtes vidéos pour présenter les candidats et les candidates lors d’élections à des postes syndicaux, du recours au vote électronique et aux médias sociaux durant les négociations collectives et de la création de groupes Facebook pour améliorer la communication entre les membres ainsi qu’entre les membres et la direction du syndicat. Des sondages et des consultations électroniques sont aussi utilisés pour tester l’opinion des personnes salariées sur certains enjeux spécifiques.

Cependant, des syndicats soulignent le caractère risqué de l’usage des TIC particulièrement durant les négociations collectives. Des informations importantes peuvent être diffusées sur les médias sociaux affaiblissant par le fait même le rapport de force du syndicat avec l’employeur. Les communications en ligne peuvent également contribuer à propager des rumeurs ou de fausses nouvelles. L’étude rapporte à ce sujet que des travailleurs et travailleuses, estimant ne pas avoir suffisamment d’informations pendant les négociations, ont ouvert un compte Facebook qui a réuni jusqu’à 29 000 membres alors qu’il n’en comptait initialement que 5. Plusieurs faussetés y étaient partagées, faisant ainsi perdre au syndicat le contrôle du message. Et cela sans compter les risques de devoir gérer des propos inappropriés et divisifs, en particulier sur Facebook, où les commentaires des membres sont plus ou moins filtrés par les modérateurs.

D’autres recherches rapportent que les syndicats ont tendance à reproduire leurs pratiques traditionnelles en ligne avec pour résultat d’en limiter l’efficacité2. Les TIC pourraient aussi nuire à la démocratie interne, soit parce qu’elles favorisent la centralisation des pouvoirs par les dirigeants et les dirigeantes qui les utilisent pour étouffer les débats, soit parce qu’elles créent des délibérations cacophoniques3. Pour certains intervenants syndicaux, les médias sociaux ne sont d’ailleurs pas appropriés pour remplacer les forums démocratiques usuels. Les réunions en présence permettent de formuler des idées et de convaincre les membres, alors qu’il est plus difficile de bâtir des consensus et des solidarités lorsque les gens sont à distance. Les médias sociaux pourraient donc, selon l’usage, être nuisibles à la délibération. L’enjeu consiste donc à trouver un équilibre entre la liberté d’expression des membres et le maintien d’un climat sain et propice à des échanges démocratiques.

TIC et mobilisation

Troisièmement, les activités sur les médias sociaux contribueraient à la mobilisation en favorisant l’engagement et le soutien des membres lorsque requis. Par exemple, à l’occasion d’événements non désirés dans un milieu de travail ou durant une négociation, les travailleurs et travailleuses peuvent en discuter sur les réseaux sociaux et s’engager dans une action collective. Les TIC permettent aussi aux syndicats de déployer de nouveaux répertoires d’actions comme les pétitions en ligne ou la dénonciation publique des agissements d’une entreprise.

Toutefois, le recours aux médias sociaux pour solliciter des actions collectives comporte des risques à ne pas négliger, notamment l’adoption de comportements inappropriés par des membres trop mobilisés ou trop enthousiastes, ou encore la surveillance des activités syndicales par les gestionnaires. Une des personnes interviewées lors de l’étude rappelle que l’utilisation des TIC pour mobiliser les travailleurs et travailleuses demande de l’énergie, de la discipline et de la modération en période de conflit.

TIC et recrutement syndical

Quatrièmement, les sites web des syndicats et les pages Facebook sont décrits comme des vitrines syndicales ou des cartes d’affaires pour le recrutement. Ils sont comparés à des portes d’entrées pour ceux et celles qui veulent se familiariser avec un syndicat et en connaître les caractéristiques distinctives (dynamique, profil des membres, secteurs, professions…). Les syndicats peuvent aussi communiquer directement avec le public visé (profession, région…) en utilisant la fonction de publicité ciblée de Facebook.

Toutefois, il arrive que les stratégies de recrutement via les médias sociaux soient nuisibles aux syndicats. En effet, ils font parfois l’objet de campagnes de salissage et des rivalités syndicales peuvent surgir lorsque différentes organisations ciblent les mêmes personnes salariées pour joindre leur rang. Il est par exemple fait mention de la création d’une fausse page Facebook pour attaquer un syndicat en période de recrutement. Enfin, selon des études, le recours au TIC pour solliciter de nouveaux membres aurait un effet limité sur le nombre total des personnes syndiquées4.

Finalement, il semble bien que la présence sur le terrain demeure le pilier du recrutement syndical alors que le recours au TIC fait partie des stratégies complémentaires en soutien à une action directe. La distribution de pamphlets et les rencontres en face à face avec des travailleurs et travailleuses sont loin d’être révolus!

TIC et débats sociaux

Enfin, les TIC peuvent être utilisées par les syndicats pour influencer les débats sociaux. Twitter facilite la connexion avec des journalistes, des représentants politiques, d’autres syndicats ou groupes sociaux. Quant à Facebook, la plateforme permet de passer des messages au grand public, notamment à l’aide des publicités ciblées.

Ces outils améliorent la visibilité et la portée des communications des syndicats. Ils permettent de fournir de l’information aux journalistes, mais aussi de les influencer en leur partageant la position de leur syndicat, tout en leur procurant du matériel sans passer par les communiqués officiels ou les interviews. Certaines organisations syndicales fournissent également des articles à des médias électroniques qui ont peu de journalistes. Les plateformes digitales donnent ainsi l’opportunité aux syndicats de présenter leurs positions sans intermédiaires à un large public.

Il semble toutefois que l’influence des syndicats dans les débats sociaux à l’aide des TIC demeure limitée à leur base militante. L’une des raisons serait le recours un à style de communication en ligne qui reprend les formules traditionnelles sans toutefois les adapter aux nouveaux médiums que sont les réseaux sociaux5. Qui plus est, le risque d’une surexposition en déclenchant involontairement une controverse par une prise de position sur un sujet sensible doit aussi être mesuré. Une réflexion stratégique s’impose pour éviter à nouveau la comparaison des syndicats à des « dinosaures perdus dans le cyberespace »6.

Y a-t-il des solutions pour tirer le maximum de bénéfices des TIC?

Existe-t-il des solutions pour tirer le maximum de gains des TIC en limitant les inconvénients qui y sont associés? La FTQ propose une formation dont l’objectif est de comprendre les enjeux, les avantages, les risques et les craintes entourant les médias sociaux dans une organisation et d’outiller les syndicats dans leur utilisation Vous pouvez consulter le lien suivant pour plus d’informations : L’utilisation des médias sociaux dans nos structures syndicales – FTQ – Formation syndicale

Votre syndicat a-t-il développé des solutions pour tirer le maximum des TIC? Partagez-nous votre expérience!


Notes de bas de page

  1. HENNEBERT, Marc-Antonin, Vincent PASQUIER et Christian LÉVESQUE, « What do unions do…with digital technologies? An affordance approach », New Technol Work Employ, 2021, 36: 177-200.
  2. KERR, A., & WADDINGTON, J., «E‐communications: an aspect of union renewal or merely doing things electronically? », British Journal of Industrial Relations, 2014, p. 52 (4), 658-681.
  3. HODDER, A., & HOUGHTON, D., «Union use of social media: a study of the University and College Union on Twitter», New Technology, Work and Employment, 2015, p.30 (3), 173-189.; PASQUIER, V., & DAUDIGEOS, T., «Democratic organizations and their monstrous digital self: The use of Facebook by a labour union», Academy of Management Proceedings, July 2019, Vol. 1, p.14295. BRIARCLIFF MANOR, NY 10510: Academy of Management.
  4. KERR, A., & WADDINGTON, J., «E‐communications: an aspect of union renewal or merely doing things electronically? », British Journal of Industrial Relations, 2014, p.52 (4), 658-681.
  5. FOWLER, T., & HAGAR, D., «Liking your union: unions and new social media during election campaigns», Labor Studies Journal, 2013, p.38 (3), 201-228.
  6. WARD, S., & LUSOLI, W.,«Dinosaurs in cyberspace? British trade unions and the Internet», European Journal of Communication, 2003, p.18 (2), 147-179.

La montée du télétravail avec la pandémie de la COVID-19 a bouleversé le quotidien des travailleurs et des travailleuses ainsi que des syndicats. La FTQ vous invite à participer à des consultations en ligne sur le télétravail qui auront lieu au cours des prochaines semaines afin d’aider la centrale à mieux comprendre ce qui se passe sur le terrain et à contribuer à sa réflexion sur le sujet. Venez partager vos expériences et vos idées en grand nombre!

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