2026.03.09

2026.03.09

Champion de papier


Lettre ouverte d’Olivier Carrière, secrétaire général de la FTQ


Le gouvernement fédéral a déposé le 23 février dernier son Plan d’action canadien pour des emplois durables 2026-2030, sous le titre ambitieux «Bâtir un avenir prospère pour les travailleurs et les communautés». À lire les 90 pages du document, le mouvement syndical aurait de quoi se réjouir : travail décent, dialogue social, investissements massifs, crédits d’impôt, projets structurants, protection des travailleurs et travailleuses, carboneutralité. Sur papier, le Canada serait déjà champion mondial de la transition juste.

Pourtant, plus on avance dans la lecture, plus une impression persiste : le gouvernement reprend le vocabulaire de la transition juste, mais évite de mettre en place les structures qui permettraient de la réaliser.

Le Plan définit «l’emploi durable» comme un emploi compatible avec la carboneutralité et reflétant le travail décent, incluant le revenu équitable, la sécurité d’emploi, la protection sociale et le dialogue social. Voilà une définition conforme aux principes directeurs de l’Organisation internationale du Travail (OIT) et revendiquée par la FTQ depuis plus de 10 ans. Mais définir n’est pas mettre en œuvre.

Pour construire son plan, le gouvernement affirme avoir reçu environ 80 mémoires et s’appuyer sur le Conseil du partenariat pour des emplois durables. La loi impose une reddition de comptes, mais aucune obligation de résultat. Le gouvernement peut donc manquer ses cibles sans avoir à se justifier. La transition juste, telle qu’inscrite dans l’Accord de Paris et consolidée dans les principes directeurs de l’OIT, repose sur un pilier fondamental : le dialogue social structuré, permanent et décisionnel. Ce n’est ni une consultation ponctuelle, ni un appel de mémoires, ni une table sectorielle sans véritable pouvoir.

Dans le Plan fédéral, le dialogue social est présenté comme un principe. Il n’est toutefois pas institutionnalisé afin de faciliter l’adoption de politiques publiques de façon cohérente. Aucune architecture claire de gouvernance tripartite n’est imposée aux grands projets ni aux stratégies sectorielles. On parle de collaboration, mais on ne parle pas de réel partage du pouvoir.

Plus encore, le Plan repose sur une logique d’attractivité du capital et de compétitivité industrielle. Le social y apparaît comme variable d’ajustement. Or, dans une transition juste authentique, c’est la sécurité économique des travailleurs et des travailleuses qui devrait structurer l’investissement, et non l’inverse.

Le Plan annonce des dizaines de milliards pour des projets nucléaires, miniers, d’infrastructures, de captage du carbone et de transport. Oui, certaines exigences salariales et d’apprentissage sont prévues pour bénéficier des crédits d’impôt. Mais réduire la transition juste à des conditions de salaire courant et à quelques obligations d’apprentissage constitue une lecture minimaliste du travail décent.

Où sont les mécanismes obligatoires de planification sectorielle tripartite? Les garanties de maintien de revenus négociées collectivement? Les fonds permanents de transition financés par les secteurs à fortes émissions? Les cadres contraignants d’équité et de protection sociale?

Le Plan présente une accumulation impressionnante de mesures et d’investissements. Or, il ne précise aucun indicateur social mesurable permettant d’évaluer si ces investissements amélioreront réellement la qualité des emplois et la résilience économique ou s’ils réduiront les inégalités. Sans cibles sociales claires, sans indicateurs publics, la transition juste risque de demeurer un exercice déclaratoire plutôt qu’un engagement vérifiable.

On investit massivement dans les industries, mais sans cible spécifique concernant la réduction des GES ou l’amélioration des conditions de travail. On prévoit des mesures d’assurance-emploi temporaires et des fonds de requalification face aux chocs commerciaux. Ces mesures sont nécessaires, mais elles relèvent de la gestion de crise, et non d’une stratégie de transformation planifiée.

Une transition juste exige d’anticiper les mutations industrielles, de négocier les trajectoires de décarbonation sectorielles et de sécuriser les parcours professionnels. Elle exige également des données probantes robustes permettant d’évaluer de manière transparente les impacts sectoriels et régionaux sur les emplois.

Il apparaît également clair que le Canada souhaite demeurer une superpuissance énergétique, propre, mais aussi conventionnelle. Or, on ne peut simultanément revendiquer ce statut et prétendre incarner un modèle mondial de transition juste sans démontrer clairement la trajectoire de transformation, les échéanciers et les mécanismes de protection pour les travailleuses et les travailleurs concernés.

Finalement, la question n’est pas de savoir si des emplois seront créés grâce au Plan. Il s’agit plutôt de savoir qui décide de la trajectoire, qui bénéficie réellement des retombées et qui assume les risques.

Nous n’avons plus le luxe d’improviser derrière un vocabulaire consensuel. La transition s’accélère, les investissements explosent et les tensions géopolitiques augmentent.

Une transition juste ne se proclame pas. Elle s’institutionnalise. Elle se négocie. Elle se mesure. Elle se finance. Elle se planifie.

À défaut de quoi, elle demeure un slogan.

Séminaire retraite et assurances

Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) |

LE MONDE OUVRIER

Consulter Le Monde ouvrier

À DÉCOUVRIR!

Outil de recherche en jurisprudence