GES du projet Énergie Est: la crédibilité du Québec en jeu

À la sortie d’une rencontre avec le Premier ministre albertain, le Premier ministre Philippe Couillard a laissé entendre que le Québec n’inclurait pas l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre (GES) induites par le projet Énergie Est de TransCanada dans son évaluation environnementale du projet. Québec se contenterait plutôt d’étudier les GES générés en sol québécois : une goutte d’eau dans l’océan. Si cette approche se confirme, le Québec rejoindra le gouvernement fédéral qui ferme volontairement les yeux sur les émissions de GES qui seraient générées par l’un des plus grands projets énergétiques de l’histoire du Canada. Cet aveuglement volontaire mettrait la crédibilité du Québec en jeu sur le dossier climatique.

L’argument invoqué par M. Prentice – et répété par M. Couillard – pour justifier cette position est fallacieux. L’Alberta prétend que le projet n’aura aucune incidence sur ses émissions puisque le pétrole sera de toutes manières extrait et exporté. Mais du même souffle l’industrie allègue que sans la construction de nouvelles infrastructures de transport, la croissance de la production de pétrole des sables bitumineux, qui doit passer de 2,1 à millions de barils par jour en 2014 à 3,2 millions 2020, sera compromise. On ne peut prétendre une chose et son contraire indéfiniment sans y perdre sa crédibilité.

Imaginons un instant si le Québec décidait de réaliser le projet Grande Baleine pour exporter vers l’Ontario et New York, sachant que les lignes de transport existantes sont déjà utilisées à pleine capacité. Qui croirait le Premier ministre du Québec s’il allait dire à Toronto et à New York que les barrages seront construits de toute manière, même sans ligne de transport ? Il se ferait probablement rire au nez. C’est pourtant ce que Jim Prentice semble avoir réussi en Ontario et au Québec.

Rappelons que l’oléoduc Énergie Est transporterait à lui seul 1,1 million de barils de pétrole par jour, soit près de la moitié de la production actuelle des sables bitumineux. La seule analyse indépendante réalisée à ce jour, celle de l’Institut Pembina, démontre que la production additionnelle de pétrole en Alberta qui servira à alimenter cet oléoduc émettra 32 millions de tonnes de GES par année, plus que toutes les industries du Québec.

Le Québec s’est engagé à réduire ses émissions de 20% sous le niveau de 1990 d’ici 2020, soit une réduction de ses émissions de 16,9 millions de tonnes. Quant à l’Ontario, elle vise des réductions de 15% sous les niveaux de 1990, soit 27 millions de tonnes d’ici 2020. En tenant pour acquis que les deux provinces atteindront leurs cibles, ce qui est loin d’être certain, Énergie Est effacera à lui-seul les trois quarts de tous les efforts réalisés par les deux plus grandes provinces en 30 ans!

Québec souhaite maintenant que d’autres provinces emboîtent le pas dans la lutte aux changements climatiques et conviera au printemps 2015 un Sommet pancanadien sur le sujet. Le gouvernement du Québec doit être félicité pour cette initiative, mais il y a lieu de se demander quelle crédibilité il aura pour demander aux autres provinces de s’engager à ses côtés dans la lutte aux changements climatiques après avoir choisi de sciemment fermer les yeux sur le bilan de l’Alberta dont les émissions continuent de croître sans aucune véritable contrainte ? Et les entreprises québécoises se demanderont à juste titre pourquoi elles doivent consentir des efforts aussi exigeants en matière de climat lorsque l’industrie pétrolière albertaine se voit offrir une passe gratuite en sol québécois? Le Québec fait face à un véritable test de crédibilité dans ce dossier.

Patrick Bonin, Responsable Campagne Climat-Énergie – Greenpeace
Daniel Boyer, Président – Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ)
Karel Mayrand, Directeur général pour le Québec – Fondation David Suzuki
Marc Nantel, Premier Vice-président, Centrale des syndicats du Québec (CSQ)
Pierre Patry, Trésorier, Centrale des Syndicats Nationaux (CSN)
Sidney Ribaux, Directeur général – Équiterre