Élections à la FTQ

Serge Cadieux et Daniel Boyer

Photo: Isabelle Gareau

«Nous proposons de continuer sur notre lancée.»

Daniel Boyer et Serge Cadieux ont décidé d’annoncer dès le début de l’automne qu’ils se présenteront en équipe pour renouveler leur mandat à titre de président et de secrétaire général. Et c’était tout naturel pour eux de le faire, en primeur, dans les pages du Monde ouvrier.

Entrevue en forme de bilan.

Monde ouvrier (MO) – Vous terminez un premier mandat en équipe à la tête de la FTQ. Quel sentiment vous habite?

Daniel Boyer (DB) – C’est assurément le sentiment du devoir accompli! Mais, bien entendu, on sait que les grands objectifs que nous nous étions fixés sont des luttes à finir. Et c’est la raison principale qui nous motive à vouloir continuer sur notre lancée.

Serge Cadieux (SC) – Par exemple, on s’était engagés à faire la lutte pour protéger et améliorer les régimes de retraite. On s’est battus pour les régimes à prestations déterminées. Dans le secteur municipal, le recul imposé par le gouvernement Couillard est un véritable hold-up qui ne peut pas en rester là. Les gouvernements fédéral et provincial viennent d’annoncer qu’ils travaillent à une bonification des régimes publics. Des consultations auront lieu et le débat continuera certainement l’an prochain. Voilà des rendez-vous très importants que nous ne pouvons pas manquer!

Une autre priorité était de placer l’enjeu des changements climatiques au cœur de notre positionnement politique, en tant que centrale syndicale. On débattra d’une importante déclaration de politique à ce sujet lors du prochain congrès. Dans les prochaines années, la transition vers une économie sans pétrole va impliquer d’énormes transformations. Nous voulons préparer notre centrale à faire face à cet enjeu.

MO – Rappelons que lors de votre arrivée à la tête de la centrale, en novembre 2013, la gouvernance du Fonds de solidarité était publiquement critiquée. Est-ce que cet enjeu a marqué votre mandat?

DB – C’est vrai qu’à notre arrivée en poste début 2014, nous avons eu le privilège de chapeauter une transformation majeure de la gouvernance du Fonds de solidarité. La FTQ a cédé la présidence du Fonds à un administrateur externe de très grande réputation, M. Robert Parizeau. Ce geste était destiné à installer de meilleures pratiques en ce qui concerne la prise de décision pour lever tous les doutes possibles et il a été salué dans tous les milieux, même à l’Assemblée nationale. On en est très fiers!

SC – Par contre, les conservateurs de Stephen Harper ont voulu profiter du contexte pour faire passer une de leurs mesures les plus clairement antisyndicales, soit l’élimination du crédit d’impôt pour les fonds de travailleurs. Quand on sait ce que représente l’existence d’un fonds d’investissement de capital patient pour l’emploi et l’économie québécoise, on ne peut pas se surprendre de la levée de boucliers qu’a suscitée cette mesure absurde. C’est surtout ça qui a marqué notre mandat : la lutte que nous avons livrée contre le gouvernement Harper.

Des scientifiques employés du gouvernement fédéral ont manifesté le mardi 19 mai 2015 pour réclamer le droit de discuter de leurs recherches sur la scène internationale et avec les médias.

Des scientifiques employés du gouvernement fédéral ont manifesté le mardi 19 mai 2015 pour
réclamer le droit de discuter de leurs recherches sur la scène internationale et avec les médias. Photo: Jacques Nadeau

MO – Parlons-en, justement, comment expliquez-vous que les enjeux fédéraux aient occupé autant de votre temps ces trois dernières années?

DB – La révolution conservatrice de Harper, qui a voulu changer profondément le modèle canadien, était inacceptable. Les conservateurs ont voulu nous faire avaler deux idées loufoques : d’abord, ils ont choisi d’ignorer les faits et la science; ensuite, ils ont considéré qu’ils étaient investis du pouvoir de décider de tout sans consulter et sans tenir compte des avis des opposants. C’est contraire au bon sens, contraire au pragmatisme et à la culture du consensus qui nous anime. En démocratie, on a besoin d’un dialogue qui se base sur des faits!

Dans un geste absurde, alors que le monde entrait en récession après 2008, les conservateurs avaient décidé de massacrer littéralement le programme d’assurance-emploi. Réductions des prestations, allongement du nombre d’heures travaillées, élimination du programme pour les travailleuses et travailleurs saisonniers, etc. On ne pouvait pas rester les bras croisés!

SC – Lorsque nous sommes arrivés en poste, les conservateurs avaient déjà adopté plusieurs lois antisyndicales, par exemple, pour forcer le retour au travail lors de conflits chez Postes Canada, Air Canada et CP Rail. Mais, en plus de s’en prendre aux services et aux travailleurs et travailleuses du secteur public, ils avaient décidé de passer à un degré supérieur de confrontation avec des projets de loi qui attaquaient directement les droits syndicaux. Par exemple, C-525 pour faciliter la désyndicalisation des employées et employés de juridiction fédérale et C-377 pour obliger les syndicats à publier tous les détails de leurs finances. En fait, c’était un projet qui cherchait à limiter les activités politiques des syndicats et à nous museler. La confrontation était devenue inévitable.

Nous avons donc entrepris, avec les syndicats du reste du Canada, une vaste mobilisation. On a commencé par une campagne « membre à membre » pour écouter ce que les membres avaient à dire, puis pour les informer, dès l’année 2014, du danger de laisser les conservateurs en place. La campagne s’est terminée par un appel au vote stratégique lors des élections fédérales.

DB – Le changement de gouvernement à Ottawa était un enjeu supérieur. Certains ne l’ont pas compris, ils nous ont reproché de ne pas avoir renouvelé un appui traditionnel au Bloc québécois. Mais, je crois que nous avons contribué à expliquer pour quelles raisons concrètes ce changement était plus important que toute autre considération. Sans être parfait, le gouvernement Trudeau a déjà réalisé plusieurs de ses promesses de campagne à notre égard. Il a renversé les lois antisyndicales. Il a commencé à remettre l’assurance-emploi sur pied. On n’est pas naïfs, mais on doit admettre que nous avons maintenant un gouvernement avec lequel il est possible de dialoguer.

Plus de 125 000 personnes ont scandé haut et fort qu’elles refusaient les mesures d’austérité du gouvernement Couillard lors des gigantesques manifestations organisées, le 29 novembre 2014, par des groupes de la société civile, des associations étudiantes et des organisations syndicales. Photo: Raynald Leblanc

Plus de 125 000 personnes ont scandé haut et fort qu’elles refusaient les mesures d’austérité du
gouvernement Couillard lors des gigantesques manifestations organisées, le 29 novembre 2014,
par des groupes de la société civile, des associations étudiantes et des organisations syndicales. Photo: Raynald Leblanc

MO – La lutte contre le programme d’austérité budgétaire des libéraux de Philippe Couillard a été au cœur de ce premier mandat. Quel bilan en faites-vous?

DB – C’est clair que l’élection d’un gouvernement libéral majoritaire en avril 2014 est venue chambarder notre programme. A priori, l’équipe de Couillard a été élue sous de fausses représentations : l’austérité ne faisait pas partie de son programme électoral; au contraire, ils ont fait miroiter des réinvestissements et des emplois! Nous sommes satisfaits de la campagne Refusons l’austérité que nous avons lancée en collaboration avec les autres centrales et des groupes de défense des droits. Elle nous a permis de bien établir dans l’esprit de nos concitoyens et concitoyennes que, quoiqu’en dise le gouvernement, il s’agissait bel et bien d’austérité et non d’un simple exercice d’équilibrage des finances publiques. C’est-à-dire qu’il y avait l’atteinte du déficit zéro, mais il y avait plus : ils voulaient en profiter pour transformer les services publics, en partie par le biais d’une privatisation. L’exemple du réseau des centres à la petite enfance est très parlant à cet égard.

En attendant, on est très loin des 250 000 emplois promis en campagne électorale. Or, c’est précisément cet enjeu qui nous inquiète. Ce gouvernement ne semble pas considérer qu’il est nécessaire d’avoir un plan concernant le maintien et la création d’emplois. À l’opposé, nous sommes tellement convaincus que c’est nécessaire que nous avons créé le Fonds de solidarité précisément pour ça il y a 33 ans!

SC – Le programme d’austérité de Couillard a été et sera vu dans quelques années comme un tournant en matière de finances et de services publics. C’est la première fois dans l’histoire de notre État providence qu’un gouvernement fait réellement reculer les investissements en santé et en éducation. En essayant de faire croire à la population que les services aux citoyens ne seraient pas touchés, ce gouvernement a joué avec la vérité. C’est le moins qu’on puisse dire! Les usagers ont été et continueront d’être directement touchés, de la petite enfance aux aînés dans les CHSLD. C’est évident que l’élection de 2018 devra porter sur ce bilan et sur un projet pour réparer les pots cassés.

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En conclusion, les deux dirigeants indiquent qu’ils souhaitent obtenir à nouveau la confiance des membres pour entreprendre avec force un deuxième mandat. Ils affirment vouloir engager la centrale dans une réflexion sur ce qu’il faudra faire lors des élections de 2018. L’éducation politique des membres sera au cœur de cette démarche, disent-ils, car «le gouvernement se prépare à nous faire accroire qu’on peut simultanément faire baisser les impôts et améliorer les services publics». D’intéressants débats en perspective!

Texte paru dans le Monde ouvrier, no 117 (septembre-octobre 2016), page 5.