Des loyers illégaux

Des emplois au goût amer

André Noël
Publié le 3 juillet 2010
La Presse

Les fraises et les légumes du Québec ont un goût amer pour Carlos Alonzo et Virgilio Alaya. Jusqu’à ce printemps, ils étaient employés par le consulat du Guatemala à Montréal pour veiller au bien-être des ouvriers agricoles dans les fermes de la province. Ce qu’ils ont vu les a choqués. Hébergés dans les fermes, des ouvriers payent des loyers à des tarifs illégaux. Certains tombent d’épuisement. Plusieurs ont beaucoup de difficultés à toucher les prestations parentales auxquelles ils ont droit. Les deux employés ont protesté. Mal leur en prit. M. Alonzo a été congédié. M. Alaya s’est fait imposer le bâillon: il a préféré démissionner plutôt que de se taire.

Depuis l’année dernière, on compte plus de Guatémaltèques que de Mexicains dans les fermes du Québec, soit environ 4000 contre 3500. Leur consulat est responsable de veiller à ce qu’ils soient traités selon les normes. Curieusement, le consul général Federico Urruela Arenales a écrit aux fermiers pour qu’ils exigent un loyer plus élevé que ce que permet la loi.
Il les a encouragés à demander 45$ par semaine, ce qu’ils se sont empressés de faire. Pourtant, le maximum permis par la loi est de 20$. Virgilio Alaya, qui avait la tâche de visiter les fermes, s’est insurgé. Il a collaboré à une enquête de la Commission des normes du travail. «Le coût du logement exigé des salariés du Guatemala est supérieur au montant prévu par la loi», a conclu la Commission dans un rapport.

En mars dernier, M. Urruela Arenales a demandé au ministre des Relations extérieures du Guatemala d’intervenir pour faire modifier la Loi québécoise sur les normes du travail. «La limite de 20$ ne reflète pas la réalité du marché immobilier et les coûts des employeurs qui, par contrat, doivent héberger les travailleurs temporaires, a-t-il écrit. Le gouvernement du Guatemala devrait demander officiellement au ministère du Travail du Québec de réviser et d’actualiser cette loi discriminatoire.»

Interrogé par La Presse, le consul a dit qu’un loyer limité à 20$ par semaine risque d’encourager les fermiers à embaucher des ouvriers du Mexique plutôt que du Guatemala. Les fermiers paient les billets d’avion des Guatémaltèques, mais non ceux des Mexicains (en revanche, ils logent les Mexicains gratuitement).

Influence?

Virgilio Alaya et Carlos Alonzo affirment que le consul est à la merci de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’oeuvre agricole (FERME) et de son directeur, René Mantha, qui défendent les intérêts des fermiers. C’est M. Mantha, disent-ils, qui a demandé l’appui du consulat pour augmenter les loyers.

«M. Mantha n’exerce aucune influence auprès du consulat», a rétorqué le consul. De son côté, M. Mantha a dit que le consul agit comme bon lui semble. Mais, comme lui, il trouve trop bas le loyer fixé par la loi. «J’ai avec moi une lettre du directeur des affaires juridiques de la Commission des normes du travail (Me Robert Rivest), qui estime que les fermiers peuvent demander un loyer plus élevé», a-t-il dit à La Presse.

Me Rivest a nié avoir écrit une telle chose. «Au contraire, nous avons intenté des poursuites contre des fermiers qui demandent un loyer de 45$ par semaine», a-t-il dit. Ces poursuites visent les Frères Riopelle, de Joliette; le Potager Riendeau, de Saint-Rémi; et le propriétaire du Verger Caron et de la Maison de la Pomme, à Frelighsburg. Les sommes réclamées vont de 6875$ à 24 715$, plus 20% d’amende.

Cette année, le consulat a modifié le contrat de Virgilio Alaya pour lui interdire d’entrer en contact avec la Commission des normes du travail, la Commission des droits de la personne ou d’autres organismes québécois. «Je ne pouvais pas accepter cette clause, a dit M. Alaya. Je refuse de me taire lorsque je vois que des droits sont bafoués.» Il a préféré démissionner.

Un loyer de 20$ par semaine, ou de 80$ par mois, semble bien peu. Mais, dans bien des cas, les chambres sont exiguës, souligne M. Alaya. Plusieurs ouvriers dorment dans des lits superposés, ce qu’interdit le règlement sur les logements temporaires des bûcherons, des mineurs ou des constructeurs de barrage.