Grand dossier : Élections fédérales

Une élection déterminante


Alors que des élections fédérales peuvent être déclenchées à tout moment, la FTQ publie dans cette édition du Monde ouvrier un cahier spécial présentant le vrai visage de la droite conservatrice de Pierre Poilievre. Un outil pratique pour informer nos militantes et militants afin de bien cerner le personnage et sa vision ou son absence de vision.

Le vrai visage de la droite conservatrice

Des alliances douteuses

Pour se hisser à la chefferie conservatrice, Pierre Poilievre n’a jamais hésité à élargir sa base d’appuis auprès de groupes aux convictions inquiétantes. Si le chef est issu de la droite économique (dédiée au libre marché et à la réduction de l’État), il doit composer avec la frange morale et religieuse (valeurs traditionnelles, conservatisme social, opposée aux droits des minorités sexuelles ou culturelles, ainsi qu’à l’avortement) qui compose son parti, assure son financement, et avec laquelle il partage des valeurs.

L’appui au Convoi de la liberté lui a permis de tisser des liens avec des conspirationnistes, antivaccins, suprémacistes et autres groupes d’extrême droite, souvent hostiles aux institutions et à toute intervention de l’État. On voit fréquemment des députées et députés conservateurs s’afficher avec des membres des groupes antiavortement, homophobes ou transphobes, misogynes ou masculinistes, sous l’œil permissif de Pierre Poilievre, qui fait mine de ne rien voir. Certains d’entre eux ont même rencontré un parti allemand d’extrême droite.

Pierre Poilievre a réussi à récupérer la frustration de la classe moyenne et à imposer les conservateurs comme solution face à l’usure du pouvoir du gouvernement Trudeau. Derrière un charisme forgé à coups de formules chocs et d’efforts pour se rapprocher du « vrai monde », il cache une vision du Canada qui inquiète. Son projet politique, antisyndical, antisocial et discriminatoire envers les minorités, doit être dévoilé.

La coalition de ces différents groupes influents que semble devenir le Parti conservateur pose question. Quelles priorités sociales animeraient un gouvernement Poilievre, et comment compte-t-il satisfaire les attentes de ces groupes qui ont une conception marginale de l’ordre moral et du rôle des institutions politiques?

Le chef conservateur dit qu’il fera du Canada le pays le plus libre du monde, mais cette formule accrocheuse masque une vision réductrice de la liberté, fondée uniquement sur les libertés individuelles et dépouillée des protections sociales et collectives. Dans cette vision conservatrice, il n’y a que le libre marché qui importe. On réduit l’importance du rôle de l’État, des lois du travail, des programmes sociaux et des mécanismes de redistribution de la richesse. Quand règne la loi de la jungle, ce sont les plus forts, c’est-à-dire les plus riches, qui accumulent richesses et privilèges alors que le reste de la population en paie le prix.

Pierre Poilievre entretient malicieusement un voile de mystère autour de ses positions. Ses attaques à l’endroit de ses adversaires cachent l’absence de propositions concrètes. À l’image de Donald Trump, il privilégie la « politique spectacle » au Canada. Il joue sur le ras-le-bol du « vrai monde ». Ce populisme semble séduire une part importante de l’électorat.

Il joue la méfiance envers l’élite internationale, il se prend en photo avec des ouvrières et ouvriers d’usine et se dit à la défense des gens ordinaires face à l’inflation, la crise du logement et les multinationales. En soutenant le Convoi de la liberté ou les provinces qui remettent en question la « théorie du genre » dans les écoles, le « candidat antiwoke » met plutôt l’accent sur les valeurs morales et identitaires, faisant appel aux émotions bien plus qu’à la raison. Ce style à la Trump peut permettre de remporter une élection, mais une fois au pouvoir, un leader doit gouverner dans l’intérêt de tout le monde.

Ses valeurs profondes et sa conception du monde sont connues, mais quelles sont ses intentions politiques ? La population mérite pourtant la transparence et la franchise de la part de celui qui aspire à la diriger.

Pierre Poilievre devient député à seulement 25 ans en 2004. Il obtient alors un salaire de 141 000 $, ainsi qu’une allocation complémentaire de 24 500 $ par an.

Ironiquement, celui qui avait proposé de limiter les parlementaires à deux mandats pour éviter que la politique ne devienne une carrière à vie a célébré l’été dernier ses 20 ans au Parlement canadien.

Pierre Poilievre n’a jamais partagé les réalités quotidiennes des travailleuses et travailleurs qui peinent à joindre les deux bouts et qui doivent faire des sacrifi ces. Et surtout, on ne l’a jamais vu sur un piquet de grève ni en soutien concret aux revendications des syndicats. Son passage au Parlement reste marqué par une défense des multinationales et des intérêts privés, loin des préoccupations du monde ordinaire.

Les médias d’information traditionnels vivent des moments difficiles, particulièrement depuis qu’Internet permet à chaque personne de trouver des sources qui confirment ses opinions. Plusieurs politiciennes et politiciens, estimant ne plus dépendre des journalistes pour livrer leur message, tournent le dos, évitent ou ridiculisent leur travail.

Le chef conservateur s’inscrit dans cette mouvance. Il contrôle son message, avec des slogans, des clips chocs et des rassemblements calculés, tout en évitant de répondre aux questions des médias parlementaires.

Pierre Poilievre mise sur les réseaux sociaux pour livrer des messages taillés sur mesure pour chaque segment de sa base. Par exemple, les chasseuses et chasseurs reçoivent des messages sur le droit aux armes à feu. Chaque personne voit ce qui résonne avec ses valeurs, sans avoir accès à l’ensemble du projet conservateur.

Ce n’est pas de l’information, c’est du marketing.

Un projet de société dangereux

Un climat en danger

Le Parti conservateur du Canada (PCC) n’a aucun plan pour atteindre les cibles d’émissions de gaz à eff et de serre (GES) auxquelles le Canada s’est engagé dans les accords internationaux. En plus d’abolir la taxe carbone, le PCC souhaite la construction de pipelines pour acheminer le pétrole de l’ouest vers l’est, et l’intensification de l’exploitation pétrolière en haute mer ou dans les sables bitumineux. Il encourage le recours à l’énergie nucléaire et la production d’énergies et de carburants alternatifs. Loin d’impliquer l’État dans l’effort général de sobriété carbonique, le PCC misera sur la volonté individuelle et l’autorégulation par le libre marché.

Poilievre, complice silencieux des attaques contre les droits des femmes

Se déclarant pro-choix, Pierre Poilievre a affirmé qu’un gouvernement conservateur ne déposerait pas de projet de loi antiavortement. Il ajoute cependant qu’il permettrait à ses députées et députés de déposer un projet de loi privé sur le sujet et n’imposerait pas la ligne de parti à ce sujet.

Rappelons que lors de sa course à la chefferie, il comptait parmi ses soutiens 32 personnes élues opposées à l’avortement. Les votes du chef conservateur des deux dernières décennies montrent qu’il a d’ailleurs appuyé cinq de ces « votes libres » au détriment des droits des femmes.

De plus, en 2022, on découvrait qu’une cinquantaine des vidéos YouTube de Pierre Poilievre contenaient le mot-clic caché, #mgtow (Men going their own way), lié à un mouvement antiféministe. Cette tactique, ses actions passées et ses alliances douteuses révèlent son appui à des forces cherchant à éroder les droits des femmes.

Les droits des minorités en danger ?

En 2005, Pierre Poilievre défi nit le mariage comme l’union entre un homme et une femme. Récemment, il a déclaré « que le mariage gai est un succès ». Il est surprenant de constater le nombre de fois qu’il a changé de position sur des questions de valeurs fondamentales. Certains des députés conservateurs n’hésitent d’ailleurs pas à s’opposer ouvertement au mariage gai.

Pas de sortie de crise en habitation

Partout au pays, les logements sont de plus en plus rares et les prix ont explosé depuis la pandémie. Les solutions des conservateurs pour régler cette crise relèvent de la pensée magique ; laisser le privé construire davantage de logements avec le moins de contraintes possible. Pourtant, une sortie de crise passe inévitablement par un rôle accru de l’État pour serrer la vis aux spéculateurs, garantir le droit au logement et construire des logements sociaux. Alors que la collaboration entre les trois paliers de gouvernement apparaît essentielle, Pierre Poilievre préfère insulter la mairesse de Montréal et le maire de Québec.

Pour lutter contre la crise du logement, Pierre Poilievre promet d’abolir la TPS et demande aux provinces de faire de même pour les maisons neuves de moins de 1 million de dollars, ce qui représenterait un coût de 16 milliards de dollars sur une période de quatre ans au fédéral seulement. Comment va-t-il financer ce programme ? En éliminant des programmes existants comme le Fonds canadien pour la construction de logements et le Fonds canadien pour les infrastructures (gestion des eaux, traitement des eaux usées, gestion des déchets solides, etc.), et en se privant de revenus de TPS.

Des familles moins bien soutenues

Au cours des dernières années, le gouvernement libéral a mis sur pied plusieurs programmes qui soutiennent les familles comme l’Allocation canadienne pour enfants. Ce programme a permis à des centaines de milliers de familles de se sortir de la pauvreté. Les conservateurs laissent toutefois planer le doute sur ce qu’il en adviendra une fois au pouvoir. Bien qu’imparfait, le programme national de soins dentaires permet tout de même aux familles et aux personnes aînées qui n’en avaient pas les moyens d’aller chez le dentiste. Et les conservateurs ont tout fait pour en bloquer l’adoption. En 2023, le PCC a appuyé, après des années d’opposition, un projet de loi pour un programme national de garderies. Ce tiède revirement ne change rien à la philosophie générale de ce parti où l’État doit intervenir le moins possible, même si cela vient en aide aux familles.

Vers une économie déconnectée

Malgré sa tentative de courtiser la classe moyenne, le Parti conservateur du Canada (PCC) a toujours été au service des grandes entreprises. Il a déjà émis l’idée de congédier le patron de la Banque du Canada et de lui interdire d’imprimer des billets de banque. Il propose de faire du Canada la capitale mondiale du bitcoin alors que ces mêmes entreprises sont soumises à des risques réels de volatilité selon l’Autorité des marchés fi nanciers (AMF).

Oubliez l’assurance médicaments

En octobre dernier, le projet de loi C-64 a été adopté marquant l’avancée la plus significative des dernières décennies pour la mise en place d’un régime public et universel d’assurance médicaments. Pierre Poilievre a annoncé que cette loi serait abrogée si son parti formait le gouvernement. Les conservateurs n’ont aucun plan pour réduire le prix des médicaments, qui sont parmi les plus élevés au monde.

Équilibre budgétaire ou austérité ?

On ignore tout du plan du Parti conservateur (s’il existe) pour atteindre simultanément l’équilibre budgétaire et réduire les impôts. Ou bien il n’a aucune idée de ce qu’il fait ou il ne souhaite pas dévoiler ses véritables intentions. Réduire rapidement le déficit tout en se privant de revenus ne signifie qu’une chose : un retour douloureux à l’austérité, ce qui mène à des coupes dans les programmes et services à la population. Avec pour effet d’en ralentir ou d’en réduire l’accès ou la qualité. Les programmes sociaux sont à risque, tout comme des milliers d’emplois de la fonction publique fédérale, qui jouent pourtant un rôle essentiel, notamment dans l’inspection des aliments ou la sécurité ferroviaire et aéronautique. On peut aussi s’attendre à une réduction des transferts fédéraux aux provinces pour la santé, l’éducation et le transport collectif. Quand on veut réduire les dépenses d’un budget, le « gros bon sens », c’est de faire savoir à la population où on va couper.

Rien de concret pour améliorer le pouvoir d’achat

Selon Pierre Poilievre, oubliez la pandémie, les ruptures d’approvisionnement, les profits démesurés des entreprises, les fluctuations du prix de l’essence et la crise climatique. Si tout coûte cher, c’est uniquement la faute de Justin Trudeau. Qu’on aime ou non l’actuel premier ministre, il y a quelque chose d’irréaliste à lui attribuer autant de pouvoir. Depuis quelques mois, l’inflation semble sous contrôle de manière générale, mais le prix de certains biens et services continue d’augmenter, particulièrement pour le logement et les aliments. Pour s’attaquer à ce problème, c’est simple, les conservateurs proposent d’abolir la taxe carbone, le seul hic… la taxe carbone ne s’applique pas au Québec…

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