Le Fonds de solidarité FTQ a 20 ans : La grande aventure de la solidarité syndicale – Louis Fournier

Le conseil d'administration du Fonds de solidarité FTQ lors de sa dernière réunion, le 19 juin. Au centre de la photo : le secrétaire du conseil, René Roy ; le président, Henri Massé, et le PDG du Fonds, Pierre Genest.

Le conseil d'administration du Fonds de solidarité FTQ lors de sa dernière réunion, le 19 juin. Au centre de la photo : le secrétaire du conseil, René Roy ; le président, Henri Massé, et le PDG du Fonds, Pierre Genest.

L’auteur est directeur des communications à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). Il a été en 1983 l’un des premiers employés du Fonds de solidarité FTQ, dont il fut vice-président aux communications. Il a écrit l’histoire des débuts du Fonds dans Solidarité Inc., publié en 1991 aux Éditions Québec-Amérique.

Quand je me souviens des débuts du Fonds de solidarité de la FTQ, qui furent emballants mais tellement difficiles, je suis fasciné de voir l’importance qu’a aujourd’hui au Québec cette grande institution économique collective, dont c’est le 20e anniversaire de fondation le 23 juin.

Le Fonds est devenu une réussite incontestable, mais c’était loin d’être évident il y a 20 ans. Il n’y avait pas de route et il a fallu la tracer, mais il est vrai qu’un long voyage commence toujours par un petit pas.

J’étais à l’époque journaliste à Radio-Canada et j’avais accepté d’aller travailler au Fonds pour trois mois, à l’appel de mon ami Normand Caron de la FTQ qui fut l’un des pionniers de l’organisme. J’y suis finalement resté sept ans, tant cette grande aventure de la solidarité syndicale était hors du commun.

C’est le 23 juin 1983, à l’initiative de la FTQ, que l’Assemblée nationale du Québec adoptait la loi 192 créant le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ). Voué au maintien et à la création d’emplois, le Fonds commencera à recueillir les épargnes des membres de la FTQ et du grand public en février 1984.

Le président de la FTQ, le regretté Louis Laberge, et son secrétaire général, Fernand Daoust, avaient réussi à convaincre le premier ministre René Lévesque et son ministre des Finances, Jacques Parizeau, de la nécessité de ce fonds original d’investissement dans les entreprises québécoises. Le parrain du projet de loi était le ministre de la Concertation et de l’Emploi, Robert Dean, un ancien vice-président de la FTQ.

Le projet avait été évoqué pour la première fois par Laberge lors du célèbre Sommet économique de Québec, tenu en avril 1982 par le gouvernement du PQ, en plein cœur de la pire crise économique survenue ici depuis la Dépression des années trente. M. Laberge, que je qualifierai de visionnaire pragmatique, a dit souvent, par la suite, que le Fonds de solidarité était le projet le plus révolutionnaire qu’il avait jamais réalisé dans sa vie. Pour le seconder dans cette tâche, il était allé chercher un homme pour qui j’ai toujours eu la plus grande estime, Claude Blanchet, un financier aguerri et un social-démocrate convaincu, qui fut président-directeur général du Fonds pendant 13 ans.

Trois grands objectifs

La « patente à Louis Laberge », ainsi que l’avaient baptisée ses détracteurs, visait trois objectifs de taille. Le premier était de développer l’emploi et l’économie québécoise grâce à des investissements en capital de risque dans les PME. Le second était d’inciter les membres de la FTQ et tous les contribuables à mieux préparer leur retraite, grâce au régime d’épargne-retraite du Fonds et à ses économies d’impôt. Le troisième objectif, qu’on oublie trop souvent, était la formation économique des travailleurs et travailleuses, de façon à accroître leur participation et leur influence dans les entreprises et l’économie. C’est ainsi que le Fonds est devenu la plus grande école syndicale de formation économique. Bref, il s’agissait aussi de favoriser la concertation syndicale-patronale et d’avancer dans la voie de la démocratie économique.

Il est facile aujourd’hui de dire que tout cela allait de soi maintenant que le Fonds de solidarité compte plus de 550 000 actionnaires, que son actif dépasse les 4 milliards de dollars, qu’il a contribué à sauvegarder, maintenir et créer près de 100 000 emplois par ses investissements dans quelque 2000 entreprises québécoises, et qu’il est la plus importante société de capital de développement au Québec.

Au nombre des investissements, on peut noter au passage Biochem Pharma, Air Transat, Entourage, Tembec, Novabus, le Manoir Richelieu, les compagnies de camionnage Cabano (TransForce) et Robert, la mutuelle d’assurances collectives SSQ, les librairies Renaud-Bray, Papiers Gaspésia et même Le Devoir, le seul quotidien indépendant au Québec, que le Fonds a soutenu lors de sa relance en 1993 et dont il est toujours un solide partenaire. Sans oublier ces centaines de PME méconnues et ces initiatives populaires que le Fonds de solidarité a appuyées, entre autres par ses nombreux fonds locaux, régionaux et sectoriels. Et contrairement à ce que craignaient ses dénigreurs, il n’est pas devenu le sauveteur de tous les « canards boiteux ».

Pour convaincre les syndiqués de contribuer au Fonds, nous avons pu nous appuyer au sein de la FTQ sur un puissant réseau de militantisme, grâce à l’action bénévole et persévérante des responsables locaux – surnommés familièrement les « RL » – que nous avons formés dans tous les syndicats. Ils sont aujourd’hui plus de 2500, en incluant les « RL » de la CSQ et de la FIIQ, deux organisations syndicales qui ont adhéré par la suite au projet de la FTQ.

Trahir la classe ouvrière?

Comme on parlait de capital de risque et de collaboration avec les patrons, cela en inquiétait, voire en indignait plusieurs, y compris dans les rangs de la FTQ. Même si le projet fut voté à plus de 80 % lors du congrès de la centrale, où il fut appuyé massivement par les syndicats du secteur privé et surtout critiqué par les syndicats du secteur public, l’opposition n’a pas désarmé pendant des années, au sein et à l’extérieur de la FTQ. Elle se manifeste encore à l’occasion chez des factions liées à la gauche radicale, tout comme au sein des milieux patronaux les plus réactionnaires, preuve que les extrêmes se rejoignent.

Les attaques parfois mesquines ou empreintes de catastrophisme, dirigées surtout contre notre présumée « trahison de la classe ouvrière », furent les épisodes les plus douloureux à vivre en ce qui me concerne, moi qui faisais du syndicalisme depuis mes débuts dans le journalisme quinze ans plus tôt. Pourtant, comme le dit un vieil adage syndical, on peut s’asseoir à la même table que les patrons sans coucher dans le même lit. Les succès du Fonds ont ouvert les yeux à bien des sceptiques, mais je n’ai pas lu ou entendu d’autocritiques de la part de ceux qui furent les plus farouches contempteurs du projet.

Pour mémoire, je rappellerai seulement les brûlots publiés à l’époque, dans Le Devoir et La Presse, par deux professeurs marxistes de l’UQAM, Jean-Marc Piotte et Louis Gill, afin de démolir le projet à peine naissant. Sous un titre ravageur, « Le Fonds de solidarité : un Tricofil national », référence à la faillite retentissante d’une entreprise de textile de Saint-Jérôme, Gill invitait les syndiqués de la FTQ à « refuser massivement de se laisser engager dans cette entreprise de mystification, dans cette voie de faillite ». Quant à Piotte, il exhortait les syndiqués à rejeter le Fonds en leur disant qu’ils y perdraient leurs épargnes, accusant la FTQ du crime de « concertation avec le PQ ».

Je n’oublie pas non plus ce porte-parole de la CSN qui avait écrit, dans Le Devoir, que sa centrale avait déjà son fonds de solidarité : c’était son fonds de grève! Douze ans plus tard, la CSN mettait sur pied son Fondaction sur le modèle du Fonds de la FTQ.

Ce que les syndicats ont fait de meilleur

Pourquoi rappeler ces vieilles histoires? D’abord pour montrer que le changement exige des efforts patients et qu’il n’est pas facile à faire accepter, autant chez les gens dits de gauche que de droite. Ensuite pour montrer le chemin parcouru et l’évolution extraordinaire qui s’est produite malgré tout, en particulier dans les mentalités.

Le Fonds de solidarité de la FTQ fut une révolution syndicale nécessaire. Il est la preuve que si le mouvement syndical veut continuer, il faut d’abord qu’il change, qu’il sache s’adapter et se renouveler, qu’il entre dans la modernité. Je continue de croire que le Fonds compte parmi ce que les syndicats ont fait de meilleur au Québec.

Après 20 ans, mes convictions sont toujours aussi fortes, comme à chaque fois que je parle de ce Fonds de solidarité qui a également changé ma vie et qui m’a permis de construire, avec des milliers et des milliers d’autres syndicalistes, une oeuvre collective qui fait déjà partie de notre patrimoine et dont nous pouvons être fiers.