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Francisation: des économies de bouts de chandelle

Cyberpresse
Publié le 12 avril 2010
Yanek Lauzière-Fillion

L’auteur est titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art de l’UQAM et moniteur en francisation au cégep du Vieux Montréal.

Avec le budget déposé par le gouvernement Charest, le ministère de l’Immigration et des communautés culturelles (MICC) doit couper 5 millions. Résultat: 31 classes de francisation à temps complet sont abolies, au moins pour la prochaine année financière. 30 autres classes à temps complet de la Commission scolaire de Montréal sont, elles, maintenues.

C’est donc dire que le gouvernement coupe la moitié de ses effectifs de francisation. Cela ne se justifie pas : on ne peut pas augmenter le nombre d’immigrants et réduire les services qui leur sont destinés.

Les étudiants en francisation ont maintenant trois options: s’inscrire au service de la francisation en ligne (FEL), utiliser la Banque d’exercices de français en ligne, s’inscrire à des cours de français écrit à temps partiel à l’automne 2010. Ces mesures ne se substituent pas aux cours de français à temps complet puisqu’ils ne comportent aucun encadrement pédagogique. Les étudiants devront attendre plus longtemps pour obtenir leur attestation de français. Le ministère force les cégeps à mettre à pied les moniteurs de français écrit à temps complet et compromet l’emploi des professeurs de français.

Claude Montmarquette croit qu’au Québec, il n’y a pas suffisamment de riches. Or, l’économie actuelle ne se satisfait pas d’analphabètes. Les immigrants seront moins nombreux à suivre ces cours et, n’ayant pas suffisamment de connaissances en français écrit, ils décrocheront de moins bons emplois; ils créeront moins de richesse.

Depuis 2001, le MICC est partenaire des cégeps offrant des cours de francisation à des groupes d’immigrants. Les cours sont d’une durée de 990 heures, réparties sur trois sessions de 11 semaines. Des cours à temps partiel et temps plein ont été mis sur pied. Le programme de formation en francisation, ainsi que les enseignants, relèvent de la responsabilité du MICC, alors que les cégeps assument l’encadrement administratif et pédagogique ainsi que le programme de monitorat qui inclut des activités d’intégration (sorties, débats, conférences).

Par exemple, avec les étudiants inscrits à mon monitorat, nous organisons quatre visites guidées dans Montréal, nous regardons des documentaires tels qu’Épopée en Amérique avec Jacques Lacoursière et nous examinons la littérature québécoise.

Nous avons aussi reçu des intervenants spécialistes du marché de l’emploi et des immigrants. La preuve de la nécessité de la francisation n’est plus à faire. Faut-il rappeler qu’avant l’instauration de la loi 101, 90% des immigrants choisissaient l’école anglaise? Cette loi, en plus de faire du français la langue officielle du Québec, marquait une rupture dans la perception de l’immigration.

D’abord perçue comme une excroissance de la communauté anglophone opposée à l’accession économique des francophones dans les années 60, l’immigration est devenue pour les Québécois un enjeu d’appartenance territorial à la communauté francophone.

Aujourd’hui, l’intégration des immigrants est plus complexe. Nous n’accueillons plus seulement des Italiens, des Grecs ou des Vietnamiens, mais aussi des Maghrébins, des Africains, des Chinois. L’immigration européenne a diminué et l’immigration du tiers-monde a augmenté.

Nous nous questionnons sur la laïcité de nos institutions. Le cas de cette jeune femme qui a demandé à parler de dos à ses collègues, revêtue d’un niqab, devant la classe de francisation au cégep de Saint-Laurent, a causé un émoi dans la population parce qu’aucune autorité ne semblait pouvoir réagir clairement à cette situation. C’est finalement la ministre elle-même qui a été appelée à intervenir, et ce, en catimini. Après cet événement, la ministre a aboli la moitié de ses classes de francisation qui visent justement à intégrer les immigrants à la société québécoise. L’encadrement pédagogique étant seul fourni avec le temps complet, les moniteurs de français écrit, dont je fais partie, seront tous mis à pied.

La réduction des effectifs en francisation représente une économie de bouts de chandelle. Elle est même paradoxale, puisqu’elle aura pour conséquence que les immigrants occuperont de moins bons emplois.

La ministre Yolande James restreint l’accès des immigrants aux postes qui demandent de maîtriser la langue écrite. S’il manque 5 millions dans le budget québécois, Mme James n’aurait-elle pas pu insister pour récupérer une partie des bénéfices nets d’Hydro-Québec, totalisant 3,035 milliards de dollars en 2009, ou encore ceux de Loto-Québec et de la SAQ? Ce sont pourtant ses propres conseillers, tels que Claude Montmarquette et Pierre Fortin, qui avaient suggéré au gouvernement Charest de le faire dans leur fascicule 2.

En 2004, Lucie Papineau déclarait que Michelle Courchesne, alors ministre des Relations avec les citoyens de l’immigration, était «incapable de convaincre ses collègues du conseil des ministres de l’importance de franciser les immigrants». La situation avec Yolande James demeure inchangée.

Les libéraux incitent les immigrants à étudier en anglais. Cette année, sans la francisation, l’Université Laval, l’ENAP, Polytechnique, l’École des HEC ou l’UQAM n’auraient pas vu leurs rangs grossir de quelques-uns de mes étudiants. À l’échelle du Québec, ce sont des centaines, voire des milliers d’étudiants qui n’auront plus les connaissances suffisantes pour étudier ou travailler en français. Les institutions d’enseignement francophones, qui se targuent d’attirer les étudiants internationaux, devront se questionner à cet égard.

Bref, le gouvernement a réduit l’assiette fiscale par le passé en diminuant les impôts. Il crie maintenant famine, augmente les taxes et coupe les services. Les Québécois demandent depuis longtemps à ce que leurs immigrants accèdent à l’économie du savoir. Mme James, faites marche arrière et redonnez aux Québécois leur programme de francisation à temps complet!

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