Une vie perdue… des vies chamboulées

Depuis toujours, la FTQ se bat pour améliorer la santé et la sécurité des travailleurs et des travailleuses du Québec. Les militants et militantes en santé et sécurité du travail des syndicats affiliés entendent tous les jours des histoires de personnes qui sont touchées par un accident de travail. Ils mettent tous leurs efforts pour les aider afin d’éviter que d’autres subissent le même sort, parce qu’ils savent pertinemment ce qui est en jeu lorsqu’on parle de santé et de sécurité du travail. C’est dans cet objectif que nous partageons l’histoire de Nathalie Ouellet.

 

15 h 30. Nathalie attend le texto de Patrick pour déterminer qui ira chercher leur fille à l’école. Ce que Nathalie ne sait pas encore, c’est qu’à 15 h, sa vie a été chamboulée.

Toujours dans l’ignorance, Nathalie quitte le travail à 16 h 30 pour aller chercher leur fille, se disant que Patrick a dû laisser son téléphone dans la voiture pendant qu’il travaillait sur le chantier.

Nathalie se rend alors faire des courses à l’épicerie avec Tamara, leur fille de sept ans. Dans la quatrième allée, son téléphone sonne. Le patron de Patrick, monsieur Côté, lui annonce que son conjoint a eu un accident de travail et qu’il est parti en ambulance vers un centre hospitalier, il ne sait pas lequel et il n’a pas plus de renseignements à ce moment.

En attente de plus d’information, Nathalie se prépare à aller à l’hôpital. Elle abandonne le panier d’épicerie, va faire le plein d’essence à la station-service et se rend à la maison sortir le chien afin d’être prête aussitôt qu’elle apprendra vers quel hôpital son conjoint des 15 dernières années a été transporté. Puis, Tamara l’avise qu’il y a deux autopatrouilles dans la cour de la maison. Elle s’empresse de les rejoindre et aperçoit le visage des agents, ses entrailles se crispent. On lui demande si elle est au courant que Patrick Morin a eu un accident. Elle répond par l’affirmative. « On est venus vous annoncer son décès… » Nathalie fige sur place. Le temps s’arrête. Puis elle voit sa fille qui l’observe à travers la fenêtre. Elle éclate en sanglots. Elle ne sait plus quoi faire.

Elle prend tout ce qui lui reste de courage et va retrouver sa fille pour lui annoncer que plus jamais papa ne reviendra à la maison. Que cette fois, papa n’est pas simplement parti travailler dans un chantier lointain pour quelques semaines : il est mort.

Puis, la tournée des appels commence. On annonce à la famille et aux amis que celui que tout le monde aimait et qui adorait jouer avec sa fille n’est plus.

Le 15 octobre 2018, à 15 h, l’arpenteur Patrick Morin s’est fait écraser par un camion 10 roues qui effectuait une manœuvre de recul sur un chantier du ministère des Transports du Québec.

L’accident a tellement été violent que Nathalie et Tamara n’auront que la main de Patrick à embrasser pour lui dire adieu. Sa dépouille était trop abîmée pour qu’il en soit autrement.
Depuis, c’est la survie au jour le jour. Pour Nathalie, c’est d’écouter sa fille s’excuser sur l’urne de son père de ne pas avoir été assez sage. C’est de s’assurer qu’en tant que mère, elle est assez forte pour soutenir sa fille qui a célébré ses huit ans, un mois jour pour jour suivant le décès de son père. C’est de se battre pour se faire reconnaître en tant que conjointe de fait auprès de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) et du gouvernement du Québec. C’est de voir des camions 10 roues avec l’image gravée dans sa mémoire de ce qu’ils sont capables de faire à un être humain. C’est réapprendre à vivre sans la présence de Patrick et tenter de trouver un sens à ce drame.

C’est pour cela que Nathalie Ouellet a tenu à partager ce qu’elle et sa fille ont vécu : pour tenter de faire réaliser aux gens comment un accident de travail peut changer toute une vie en une fraction de seconde. Pour démontrer l’importance, en tant que travailleurs et travailleuses, de demander que l’organisation du travail soit pensée pour protéger les personnes qui travaillent. Aussi, pourquoi nous devons nous mobiliser et exiger que le gouvernement adopte une législation qui met la prévention au cœur du régime de santé et de sécurité.

Parce qu’en 2019, il est inconcevable que l’on meure encore pour le travail.


Les manœuvres de recul sur un chantier de construction

La Loi sur la santé et sécurité du travail (LSST) prévoit un encadrement de la circulation sur les chantiers de construction à l’article 2.8 du Code de sécurité pour les travaux de construction (CSTC). Ainsi, il est clairement indiqué à l’article 2.8.1. que « le maître d’œuvre doit planifier la circulation des véhicules de manière à restreindre les manœuvres de recul et mettre en place des mesures de sécurité pour protéger toute personne qui circule sur le chantier. » Il est donc anormal que la machinerie circule dans tous les sens sur un chantier et que des manœuvres de recul ne soient pas planifiées. S’il n’y a pas de plan de circulation sur le chantier qui empêche les manœuvres de recul ou qu’une aire de recul n’est pas prédéterminée avec la signalisation adéquate, c’est que le maître d’œuvre ne respecte pas ses obligations prévues au CSTC. Dans les cas où, malgré toute la planification voulue, il est impossible d’empêcher une manœuvre de recul dans une zone non prévue à cette fin, il doit y avoir un signaleur formé et en télécommunication bidirectionnelle constante avec le camionneur afin de s’assurer que la manœuvre de recul s’effectue de manière sécuritaire.

Aussi, à toutes les personnes qui risquent quotidiennement d’être écrasées par de la machinerie sur les chantiers au Québec ou qui risquent d’écraser un collègue, exigez qu’un plan de circulation respectant le CSTC soit mis en place sur votre chantier.

Peu importe la couleur de votre dossard, si vous vous trouvez dans l’angle mort d’une machinerie lourde, votre dossard ne l’empêchera pas de vous passer sur le corps.