Aux origines de la social-démocratie au Québec: les syndicats internationaux

Logo - 60 ans de la FTQ

Dans le cadre du 60e anniversaire de la FTQ, Le Monde ouvrier publie un texte de Jacques Rouillard, professeur émérite, département d’histoire, Université de Montréal.


En mai dernier, la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) soulignait le soixantième anniversaire de sa fondation en 1957. À cette date, elle regroupe très majoritairement des syndicats affiliés aux unions internationales venues des États-Unis et qui sont rattachées à l’American Federation of Labor et au Congress of Industrial Organizations.

L’union de ces deux centrales syndicales aux États-Unis en 1955 pour former l’AFL-CIO se prolonge au Canada l’année suivante avec la fusion des deux centrales canadiennes, le Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC) et le Congrès canadien du travail, pour donner naissance au Congrès du travail du Canada. Le mouvement se poursuit au Québec en 1957 avec la fusion de la Fédération provinciale du travail du Québec (FPTQ) et de la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ) pour former la FTQ. L’intégration de ces deux instances n’a rien de très original puisqu’elle fait partie d’un mouvement nord-américain d’unité syndicale. Selon les structures du syndicalisme international, le rôle principal d’une fédération provinciale consiste principalement à acheminer des revendications auprès du gouvernement du Québec. Sa tâche est de nature politique; elle n’intervient pas directement dans la négociation collective de ses syndicats affiliés. Cette fonction de représentation était aussi celle la FPTQ née en 1937. Elle est formée dans des circonstances qu’il vaut la peine de révéler, car cet épisode significatif de l’histoire du syndicalisme québécois est tombé dans l’oubli.

Loi du cadenas

C’est l’antisyndicalisme manifesté par le gouvernement Duplessis élu en 1936 qui déclenche le processus de formation de la fédération, l’une des premières à être fondées au Canada. Au printemps 1937, le gouvernent vote la «loi du cadenas» destinée à protéger la province de la propagande communiste et deux lois restreignant le champ de la négociation collective. Dans la presse catholique, les syndicats internationaux sont accusés de sympathie communiste et, en mai 1937, le premier ministre, qui est aussi Procureur général, émet un mandat d’arrestation contre Raoul Trépanier, figure de proue du syndicalisme international au Québec, invoquant qu’il ne veut «donner aucune chance aux communistes officieux ou camouflés».

Formation de la FPTQ

Devant ces manœuvres, les dirigeants des syndicats internationaux craignent pour les libertés syndicales et démocratiques au Québec. Certains voient dans ce virage un premier pas vers le corporatisme et le fascisme à la manière de l’Italie de Mussolini. Cette menace conduit directement à la formation de la FPTQ à Trois-Rivières le 31 juillet 1937 par 169 délégués de 89 unions nationales et internationales (il y a donc 80 ans). Les syndicats internationaux ne sont pas alors un groupe marginal au Québec: ils réunissent environ 55 000 membres dans les années 1920 et 1930 (aux trois quarts francophones), soit approximativement les deux tiers des syndiqués québécois. La fondation de la FPTQ n’est pas la seule mesure pour faire échec au conservatisme duplessiste: 150 délégués de syndicats internationaux décident d’intervenir sur le front politique en fondant l’Action démocratique en mai 1938. Son objectif est d’appuyer les candidats aux prochaines élections favorables à son programme.

Des revendications progressistes

Dirigé par Raoul Trépanier qui est alors le premier président de la FPTQ et vice-président du CMTC, le groupe réclame le respect des libertés démocratiques et syndicales et propose un programme qui comprend le droit pour les travailleurs à la négociation collective, l’abolition du Conseil législatif (équivalent québécois du Sénat canadien aboli en 1968), le suffrage féminin, la représentation proportionnelle, l’élimination des frais de scolarité dans les écoles publiques, la gratuité des livres, la fréquentation scolaire obligatoire, la nationalisation des services publics (chemins de fer, tramways, électricité, gaz, eau) et des mesures sociales (pensions de vieillesse, aide aux mères dans le besoin, assurance-chômage, assurance- maladie, etc.).

Ces revendications ne sont pas nouvelles: elles font partie de celles formulées par la délégation de syndicats internationaux auprès du gouvernement du Québec depuis au moins le début des années 1920 et, pour certaines revendications (nationalisation des services publics et la réforme du système d’éducation) depuis le début du siècle. Cette délégation, qui soumet chaque année un mémoire au gouvernement depuis 1889, est formée de représentants syndicaux québécois qui préparent leurs doléances à partir des résolutions adoptées par les délégués aux réunions annuelles du CMTC. Celles qui concernent le Québec sont présentées par les délégués de syndicats québécois au congrès.

Délégation annuelle

Signe de l’importance accordée aux revendications syndicales, la rencontre annuelle des représentants de syndicats internationaux se déroule en présence du premier ministre, de plusieurs ministres et députés. Dans les années 1920, c’est souvent le Cabinet des ministres au complet qui accueille la délégation. Leurs réclamations reflètent une vision sociale-démocrate de la société basée sur le renforcement des valeurs démocratiques et l’extension du rôle de l’État en économie et dans le domaine de la sécurité sociale.

Sur le plan des relations de travail, le modèle des unions internationales au Canada et au Québec provient des États-Unis, mais leur vision politique s’inspire du mouvement ouvrier britannique. Les gouvernements du Parti libéral, qui administrent la province de 1897 à 1936, se montrent à l’écoute des revendications syndicales et adoptent plusieurs lois réclamées.

L’Action démocratique

L’Action démocratique de Trépanier soumet ses revendications au comité du programme du Parti libéral qui, alors dans l’opposition, organise un congrès d’orientation à Québec en juin 1938. Bon nombre des revendications du groupe sont adoptées à ce congrès qui réunit 1 000 délégués provenant de tout le Québec.

Le parti libéral effectue alors un virage majeur inscrivant son programme dans l’optique sociale-démocrate. Les délégués se prononcent, entre autres, en faveur du droit de vote pour les femmes, l’abolition du Conseil législatif, l’adoption d’un Code du travail et ils adhèrent à la construction de l’État-providence en donnant leur accord au programme fédéral d’assurance-chômage et à un régime de rentes étatique.

Lorsque des élections sont déclenchées l’année suivante, d’autres mesures sociales inspirées du même esprit s’ajoutent à la plateforme électorale: établissement de l’assurance-maladie, de l’assurance-invalidité et d’un programme d’al location familiale.

Un accomplissement remarquable

Les promesses des libéraux élus l’année suivante sous la direction d’Adélard Godbout ne restent pas lettre morte. Les libéraux s’efforcent de les mettre en œuvre rapidement, et ils vont même bien au-delà en éducation et dans le domaine économique: droit de vote pour les femmes, participation au programme fédéral d’assurance-chômage, fréquentation scolaire obligatoire, formation d’une commission de l’assurance-maladie, première nationalisation d’une entreprise d’hydro-électricité, formation d’un Conseil d’orientation économique, adoption de la loi des relations ouvrières inspirée du Wagner Act américain (il est à la base de l’actuel Code du travail), etc.

Réalisées en un seul mandat, ces mesures sont un accomplissement remarquable dans une société que la mémoire collective décrit comme engluée dans le conservatisme.

Le Québec effectue ainsi une première révolution tranquille avant la deuxième dans les années 1960. Les syndicats internationaux ont donc joué un rôle significatif dans son avènement. C’est une erreur que de vouloir réduire l’histoire du Québec contemporain à la survivance et au seul conservatisme clérical.