Mordre la main qui nous nourrit…, ou les délires de Jarislowsky

Dans le numéro de septembre du magazine Affaires Plus, Stephen Jarislowsky prend la plume pour dénoncer le pouvoir des syndicats de la fonction publique qu’il compare à un boa constrictor étranglant le Québec et pour lancer un appel à l’aide à tous ceux qui, à l’image de Margaret Thatcher, voudraient se débarrasser des organisations syndicales. Le titre de son écrit est on ne peut plus clair : «Madame Thatcher, priez pour nous !»

Alors même que des organisations comme l’ONU et la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement tiennent aujourd’hui pour échec les politiques des Thatcher, Reagan et cie, le passéiste Jarislowsky en fait l’apologie.

Un tissu de mensonges

À l’appui de sa prière, il tient responsables les syndicats tant du niveau d’endettement de la province et de ses municipalités que de la faible qualité des soins dans les hôpitaux et de la détérioration des infrastructures. C’est que, à ses dires, les salariés — syndiqués — du secteur public gagnent trop.

Il cite en exemple qu’en 2004, un employé sur quatre travaillait au Québec pour l’État, était syndiqué et gagnait en moyenne 896 $ par semaine, contre 645 $ dans le secteur privé. Ou encore, qu’un employé municipal gagnait 839 $ au Québec contre 693 $ en Alberta.

D’où Monsieur Jarislowsky tire-t-il ses sources ? Tout d’abord, dire qu’un employé sur quatre travaille pour l’État est exagéré. Tout au plus, quelque 500 000 employés syndiqués y sont à l’emploi, par rapport à un peu plus de 3,7 millions de travailleurs et travailleuses au Québec, pour une proportion d’environ un huitième plutôt que d’un quart. Ensuite, depuis plusieurs années, l’Institut de la statistique du Québec fait la démonstration que les salaires dans le secteur public tirent de l’arrière par rapport au secteur privé. La Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (une association patronale), dans ses propres recherches, illustre que le Québec municipal est en retard au niveau salarial par rapport à l’Ontario, la Saskatchewan, l’Alberta, la Colombie-Britannique, le Yukon et les Territoires du Nord-Ouest.

Non seulement mais encore, notre homme d’affaires plonge dans une inflation verbale inimaginable lorsqu’il affirme qu’en 2004, «le Québec employait à lui seul 330 000 personnes dans le secteur des soins de santé et des services sociaux et autant de fonctionnaires associés aux soins de santé que d’employés d’hôpitaux». Si l’on se fie aux données du secrétariat du Conseil du trésor en date de novembre 2004, le secteur de la santé et des services sociaux comptait 220 901 salariés syndiqués et 9 744 cadres. Le nombre autorisé de fonctionnaires à l’emploi du ministère de la Santé et des services sociaux s’élevait quant à lui à 1 036 équivalents temps complet. Manifestement, M. Jarislowsky ne vit pas sur la même planète que nous !

De toute évidence, Monsieur Jarislowsky utilise des données qu’il faut nuancer, à moins qu’il ne s’agisse que d’un tissu de mensonges.

Les organisations syndicales : une force au service de la société

Un autre fait est avéré : la syndicalisation est souvent synonyme d’accroissement de pouvoir d’achat pour les salariés, ce qui, somme toute, est stimulant pour une économie axée sur la consommation de biens et services. Pour tout dire, les salaires d’un emploi syndiqué et non syndiqué peuvent varier du simple au double, et cela n’a rien de scandaleux !

Poussant bien plus loin l’analyse, l’ultra conservatrice Banque mondiale a produit en 2003 une étude démontrant qu’au niveau macro-économique, «une forte syndicalisation aboutit à une réduction des disparités salariales et peut favoriser une meilleure performance économique (sous la forme d’une réduction des taux du chômage et de l’inflation, d’une meilleure productivité et d’un ajustement plus rapide aux chocs extérieurs.»

Enfin, Monsieur Jarislowsky omet de dire que la bonne santé financière de sa société repose, au moins en partie, sur les fonds de retraite que lui ont confiés maintes organisations syndicales et employeurs. Administratrice de plus de 240 caisses de retraite et de fondations dont la taille des portefeuilles dépasse 58,4 milliards de dollars, la Jarislowsky Fraser Limitée ne saurait nier que la très grande majorité des régimes de retraite se retrouvent dans des entreprises syndiquées.

On ne mord pas la main qui nous nourrit !