Pour « déprécariser » l'emploi

L’équité est une des valeurs fondamentales de l’action syndicale et c’est au nom de cette équité que les jeunes interpellent les plus âgés en ce qui concerne particulièrement la multiplication des statuts d’emploi qui précarisent le travail et transforment en profondeur le marché du travail. Ces transformations ne touchent pas seulement des jeunes mais si elles continuent de s’étendre dans de nouveaux secteurs et types d’emploi, elles façonneront un marché du travail précaire dont nul ne pourra plus sortir. En milieu syndiqué, on aurait pu se croire un peu à l’abris de cette précarisation mais les employeurs, surtout du secteur des services, ont utilisé à outrance toutes les flexibilités qui existent dans les conventions collectives pour créer des postes de plus en plus précaires, avec des heures réduites ou des horaires flexibles et changeants.

C’est d’ailleurs cette précarité du marché du travail et des emplois qui étaient en toile de fond des revendications des groupes de jeunes, dans nos rangs et hors de nos rangs, dans le dossier des clauses dites « orphelin ». Devant les pressions des employeurs, privés et publics, qui recherchaient essentiellement des réductions de leur masse salariale, certains syndicats ont en effet dû accepter des disparités de traitement pour les salaire mais aussi pour d’autres conditions de travail, monétaires et non monétaires. Et il ne s’agissait pas toujours de disparités entre jeunes et plus âgés. Dans certains milieux de travail, ce sont des jeunes qui ont accepté de telles disparités pour les jeunes à venir. Ces pratiques sont fondamentalement « divisives » et créent des tensions telles qu’elles influent sur la productivité mais aussi sur le dynamisme de la vie syndicale.

Les syndicats qui s’en sont le mieux tirés sont ceux qui ont fait les débats nécessaires et négocié des compromis acceptables pour toutes les composantes de leur membership, qu’elles soient ou non majoritaires. La nouvelle loi forcera donc ces nécessaires débats et permettra probablement aux syndicats de trouver des compromis qui ne seront plus perçus comme étant des disparités inacceptables. Elle permettra aussi aux syndicats de concentrer leur action revendicatives sur la déprécarisation des emplois. Comme on ne peut s’attendre à ce que les employeurs renversent d’eux-mêmes la tendance, il faudra retravailler nos conventions collectives de façon à instaurer des contraintes qui mettront fin à cette prolifération exagérée de statuts d’emploi auxquels se rattachent souvent des conditions de travail différentes et inférieures.

Ces contraintes peuvent par exemple prendre la forme d’un maximum d’emplois de ce type ou d’une conversion en emplois réguliers à temps plein des emplois temporaires de remplacement qui sont d’autant plus fréquents et nombreux que nous avons su négocier de bons congés pour divers motifs (congés parentaux, études, etc.).

Mais pour ce faire, il est impossible de ne pas tenir compte du fait que l’emploi à temps partiel peut répondre à des besoins de conciliation du travail avec les études ou la famille. Les employeurs ont su utiliser l’expression de ces besoins pour favoriser, et dans certains cas généraliser, la précarité des emplois. Les employeurs s’attendent à ce que les revendications de ces jeunes demeurent suffisamment limitées pour que les profits se maintiennent. Dans ces secteurs, la création d’emplois réguliers à temps plein n’a évidemment pas la cote, ni des employeurs ni des travailleurs et des travailleuses.

Il faut aussi ajouter que ces besoins ne sont pas permanents et fluctuent sur tout le cycle de vie. Ce qui a pour effet que, pour une même personne, l’emploi qui pouvait à une époque être intéressant ne l’est soudainement plus. Ce qui est le cas des jeunes qui, à défaut de trouver un emploi dans leur domaine d’études, continuent à occuper leur emploi étudiant en souhaitant cependant que les conditions de travail changent.

La réflexion syndicale sur la déprécarisation des emplois ne peut donc être limitée aux meilleurs moyens de répondre aux besoins diversifiés de nos membres puisque ceux-ci peuvent être ponctuels et changeants. Et si l’on doit viser la création d’emplois réguliers à temps plein, on pourrait aussi viser à faire reconnaître les emplois à temps partiel « substantiels » (par exemple, plus de 25 ou 30 heures par semaine) comme étant des emplois réguliers à temps plein, avec tous les avantages afférents. On pourrait aussi considérer les diverses revendications pour la création d’emplois à temps partiel comme étant dans les faits des revendications de réduction généralisée du temps de travail.

Enfin, ce n’est pas en un jour qu’on peut déprécariser les emplois dans les milieux de travail où ils sont très nombreux. Il faut donc planifier un calendrier réaliste afin d’éviter des pertes d’emploi subites et massives et prendre le temps d’intervenir dans l’organisation du travail particulièrement en ce qui concerne la stabilité des horaires de travail.