Mieux vaut être en grève qu'à l'hôpital!

«Les syndicats sont trop forts!… Y’exagèrent!… L’économie du pays s’en va chez le diable à cause d’eux autres! Sont toujours en grève!… À la fin de l’année, ça fait combien de jours perdus, toutes ces maudites grèves-là?… Hein?… Combien?…Le sais-tu!…» Tout le monde a entendu ce genre de propos. L’ennui, c’est que ce propos est le résultat d’une illusion d’optique.

Une grève ou un lock-out, c’est spectaculaire: des femmes et des hommes, pancartes en mains, défilent sur le trottoir. Il y a parfois de la bousculade, quand un intrus veut franchir la ligne de piquetage. Voitures de police…Devant le cameraman, un journaliste tend le micro aux grévistes et on entend des propos incendiaires.

Au même moment, ce qu’on sait moins parce que cela n’émeut pas la télévision, des personnes se blessent au travail: une jambe cassée… chute dans un escalier… blessure au dos… burn-out… Quand la télé en parle, c’est qu’un ou plusieurs ouvriers sont morts dans un accident spectaculaire. Autrement, ni vu ni connu.

Les syndicats, régulièrement, dénoncent les conditions dangereuses de travail. Ils dénoncent des négligences. Des équipements mal en point. Des situations risquées… On dit: «ils exagèrent! On fait pas la grève pour ça, quand même!…»

Ah! vraiment? Alors, regardons les chiffres!

Le travail qui blesse et, parfois, tue
Les données qui suivent sont tout ce qu’il y a d’officiel: elles proviennent du ministère du Travail et de la Commission de la santé et de la sécurité du travail, la CSST.

Qu’y apprend-t-on? Qu’en 1997, par exemple, il y a eu 37 fois plus de jours perdus pour cause d’accidents du travail que pour cause de grève ou de lock-out!…Vous avez bien lu: 37 fois plus!

Les données de 1997 ne sont pas différentes des autres: ce sont tout simplement les plus récentes, au moment de rédiger ce texte.

En chiffres, cela signifie qu’au Québec, en 1997:

  • 324 020 jours/personne de travail ont été perdus pour cause de grève ou lock-out et que, pendant la même période, 12 139 732 jours/personne de travail ont été perdus et comptabilisés par la CSST, pour cause d’accidents du travail;

  • ces douze millions de jours perdus ont été causés par 145 000 accidents du travail;
  • au cours de la même année, la CSST a compté 202 décès reliés au travail, soit 93 décès pour cause de maladies professionnelles et 109 accidents mortels. Autrement dit, les mauvaises conditions de travail ont causé, en 1997, presque un décès par jour ouvrable;
  • et tout cela ne tient pas compte des accidents et maladies jamais rapportés.
  • La présence d’un syndicat dans une entreprise accroît la sécurité au travail: les facteurs de risques sont identifiés, portés à l’attention de la direction, font l’objet de négociations et sont éventuellement éliminés. La sécurité au travail est l’une des préoccupations constantes de tout syndicat le moindrement sérieux. S’il arrive que la grève soit nécessaire pour forcer un employeur à la tête dure à apporter des correctifs aux conditions de travail, tant pis! Mieux vaut faire la grève pendant quelques semaines que de perdre 37 fois plus de semaines pour causes d’accidents du travail. Ça coûte moins cher à l’économie nationale et c’est pas mal moins souffrant.

    Tiré de La vraie vie
    ce que tout jeune devrait savoir
    sur le monde du travail
    et qu’on ne lui dit pas!

    Crédits:
    Chargés de projet: Luc Allaire et Guy Brouillette
    Rédacteur principal: Jacques Keable
    Collaborations: Louis Fournier, France Laurendeau, Michel Blondin, Nicole De Sève, Jean Martin, Christian Payeur, Jean-Claude Tardif et Pierre Tellier.