Il y a 100 ans à Montréal : Les «p'tits chars» en grève!

Un certificat de membre de l’Union des employés de tramways de Montréal daté de 1932 et donnant droit à des prestations en cas de maladie – <i>Archives FTQ

Un certificat de membre de l’Union des employés de tramways de Montréal daté de 1932 et donnant droit à des prestations en cas de maladie – Archives FTQ

En 2003, le syndicat des chauffeurs d’autobus et opérateurs de métro de la Société de transport de Montréal, la section locale 1983 du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP-FTQ), aura 20 ans. Du même coup, le syndicalisme dans le transport en commun à Montréal aura 100 ans…

La rapacité des monopoles privés de l’eau, du gaz, du charbon, de l’électricité et du transport en commun avait atteint son paroxysme au début du 20e siècle. La population des pays industrialisés appuyait le mouvement syndical qui réclamait la municipalisation des services publics.

Au début de 1903, les employés de la Montréal Street Railway (MSR) en ont ras le bol. Le 2 février, les quelque 1000 garde-moteurs et conducteurs de «p’tits chars» s’organisent dans l’Union des employés de tramways. Ils élisent leurs dirigeants, lesquels avaient tous été congédiés la semaine précédente! Deux jours plus tard, ils adressent un ultimatum à l’employeur : outre la reconnaissance de leur syndicat et la réintégration de leurs confrères, ils réclament un salaire de base de 20 sous l’heure après 5 ans de service et une semaine de travail ne dépassant pas 60 heures.

Le lendemain, réunis au marché Bonsecours, les travailleurs du tramway sont informés du refus de la MSR de rencontrer leurs représentants. C’est la grève. Dans la nuit du 5 au 6, on inonde les rails pour que la glace empêche les chars de circuler. La Presse titre : «À l’instar des Russes combattant l’invasion de Napoléon 1er, les braves du Nord (dépôt Saint-Denis) ont trouvé dans les ressources que leur offre l’hiver leur principal élément de victoire».

Au matin du 6 février, dès 7 heures et demie, balles de neige et blocs de glace font sauter les vitres des quelques rares tramways qui circulent encore rue Saint-Laurent. Au matin, les grévistes défilent, drapeaux en tête, pour aller manifester devant les bureaux de la compagnie, rue Craig. Ils se rendent également devant les bureaux de La Presse qui affiche ouvertement ses sympathies pour leur cause. Aux applaudissements de la foule, on coupe sur la rue les fils des trolleys. La population de Montréal a choisi son camp.

Au dépôt de Saint-Henri, les Frères des écoles chrétiennes fournissent le café, tandis que le manufacturier de cigares Médéric Martin fait la distribution gratuite de ses produits aux grévistes. Durant la journée, plusieurs d’entre eux assistent gratuitement à la présentation de la pièce Martyre, à l’invitation de la direction du Théâtre de la Gaieté.
Durant leur temps de dîner, 700 employés du Canadien Pacifique paradent dans les rues en criant «Hourra pour les grévistes!». Les trains du CPR qui passent tout près du dépôt Saint-Denis leur lancent des sifflets d’encouragement.

Le même après-midi, des délégués du Conseil des métiers et du travail de Montréal (CMTM) tentent vainement d’intervenir, de la galerie réservée au public, durant la séance du conseil municipal. Ils sont refoulés par la police. En soirée, le CMTM se réunit et accorde son soutien moral et financier aux grévistes. On décide également d’envoyer une deuxième délégation à l’hôtel de ville, avec un mandat qui pourrait paraître assez bizarre de nos jours : demander à la Ville de Montréal de forcer le retour au travail des employés de la MSR, puisque la compagnie n’a pas respecté ses obligations prévues au cahier de charges de son contrat avec la ville de Montréal de fournir les services de transport! Coup fourré, car cela obligeait la compagnie à s’asseoir pour négocier de bonne foi, sous peine de résiliation de son contrat ou même d’une éventuelle municipalisation.

Le samedi 7 février, à minuit, le travail reprend. Les 1700 employés de la Montréal Street Railways se partageront une augmentation de 50 000 $ par mois. Au dépôt de la rue Côté, on retourne en chantant La Marseillaise. Les citoyens d’Hochelaga pavoisent en pleine nuit leur maison pour le passage des premiers tramways.

L’Union des employés de tramways de Montréal, section 790 de l’Amalgamated Association of Street Railway Employees of America, était née. Jusqu’au milieu des années 40, elle continua à représenter les employés de la Montréal Tramway Company (MTC), fondée en 1911, filiale de la Montréal Light, Heat and Power et de la Shawinigan Water and Power.

Un tramway, un trolley, ça fonctionne à l’électricité. La MTC allait ainsi devenir une filiale d’une richissime société en portefeuille dont la vocation première était la production et la distribution d’électricité. Tant pis pour les usagers!

Ce n’est qu’en 1951 que la Ville de Montréal, par le biais de la Commission de transport de Montréal, municipalisa le transport en commun et put enfin voir à son développement et à sa modernisation.

Si l’histoire ne se répète pas, elle bégaie souvent. Avec l’actuel vent de privatisation qui souffle sur les services publics, il serait peut-être sage de tirer des leçons de cette lutte populaire contre l’emprise des trusts privés sur des services essentiels à la population. Pour nous, comme pour les «conducteurs» de 1903, pas question là-dessus «d’avancer en arrière»!

Le Vieux Gustave