Homélie pour les funérailles de Louis Laberge, Cathédrale de Montréal, 24 juillet 2002, par l'abbé Claude Bertrand

« A Dieu et au revoir, Louis Laberge. A Dieu et au revoir, Louis. A Dieu et au revoir! »

« A Dieu et au revoir, Louis Laberge. A Dieu et au revoir, Louis. A Dieu et au revoir! »

Nous avons perdu un ouvrier. Un ouvrier qui trouvait sa joie à bâtir, à transformer, à réparer. Un machiniste qui aimait la précision et le travail bien fait. Homme de la réalité concrète, il entreprenait ce qu’ils se savait capable de réussir même les plus grands projets. Il connaissait aussi bien ses compagnons que les autres travailleurs et savait à quoi s’attendre de chacun. Comme tous les ouvriers, il attachait beaucoup d’importance aux outils, à ceux dont il disposait comme à ceux qu’il voulait ajouter à son coffre.

Les ouvriers respectent le travail, le travail des autres sur le chantier et le travail accompli avant eux. Ils n’aiment pas jeter ce qui est réparable ou peut être transformé. Ils savent qu’on ne réussit pas mieux en recommençant toujours.

L’ouvrier, Louis Laberge préférait la continuité à la rupture. Autant que faire se peut, il évitait de démolir et de faire table rase. Il aimait aider et n’acceptait pas que des gens souffrent d’un partage injuste de la richesse que le travail produit. Ouvrier social, machiniste de la société, il voulait un vivre ensemble mieux ajusté aux besoins de tous et chacun et y a contribué avec succès en demeurant un ouvrier qui travaille en ouvrier.

Nous lui faisons ce matin, des funérailles nationales qu’il mérite bien parce qu’il incarne à la fois ce que la nation est: fière, travaillante, solidaire et ce qu’elle veut: réussir ce qu’elle entreprend.

Mais cette cathédrale, est aussi le lieu où sont inhumés, juste ici, dans la crypte des évêques, d’autres grands chênes de notre histoire, d’autres monuments qui ont marqué leur époque. J’en nomme trois: Joseph Charbonneau, défenseur des ouvriers, à ses dépens lui aussi puis Ignace Bourget que la misère et l’ignorance indignaient et Paul-Émile Léger grand rassembleur et initiateur de corvée populaire, deux géants qui ont respectivement ouvert et conclu le tome précédent de notre histoire.

Plus d’un siècle avant que Louis Laberge ne devienne président de la F.T.Q., nos ancêtres, répondant à l’appel de l’immense évêque Ignace Bourget s’étaient dotés de services sociaux, de santé et d’éducation sous l’égide de leur Eglise. Regroupés autour de leurs clochers, s’inspirant des papes Grégoire VII et Pie IX, ils avaient établi par le pouvoir religieux et le prestige de sa hiérarchie, un solide contre-poids au pouvoir politique qui leur échappait avec sa composante économique.

Des milliers d’Emilie Tavernier, d’Eulalie Durocher, de Rosalie Cadron, d’Esther Blondin et de Félix Martin pour ne mentionner que quelques noms formèrent ces armées populaires, pacifiques et reconquérantes qui portèrent très haut le flambeau du refus de ce qui est indigne et de l’engagement que nécessite le changement social.

Le catholicisme a ainsi marqué notre histoire. Nous sommes, en quelque sorte tombés dedans quand nous étions petits. Faut-il en sortir pour devenir grands? Ses effets civilisateurs seront-ils permanents: priorité familiale, conviction que la vie a un sens plus grand qu’elle-même et vaut toujours d’être vécue, suprématie de l’immatériel sur le matériel, union sacrée de la liberté et de la discipline, amour de la rigueur et du dépassement? Le printemps canadien-français constitue une épopée glorieuse dont nous pourrions être extrêmement fiers.

Mais le temps avait passé. Le temps avait usé. Les temps avaient changé. Les pouvoirs politiques et économiques nous étaient davantage accessibles et de nouvelles élites montaient. Un gigantesque et fratricide combat menaçait à l’horizon.

Heureusement, providentiellement, les élites cléricales et religieuses reconnurent leurs limites et leur usure et, répondant à l’appel de Jean XXIII, abandonnèrent la défensive conservatrice, choisirent l’aggiornamento et selon la belle expression du prince des pasteurs, se retirèrent à pas feutrés, laissant toute la place à ceux et celles qui allaient nous guider vers les eaux où nous naviguons aujourd’hui. C’est ainsi que le Québec passat sans heurt et rapidement de la chrétienté à la modernité. L’histoire, un jour, rendra justice à ceux et celles qui ont servi la nation autant alors dans le retrait que précédemment dans l’engagement.

En 1964, la jeunesse débordait confiante et fière. Des laïcs formés à la réflexion et à l’action dans nos collèges ou par le scoutisme, l’action catholique et tous les mouvements d’alors, mariés cent à la fois ou ceignant le cordon de Saint-François, instruits de la pensée sociale de Léon XIII et de Pie XI, pouvaient prendre la relève, CONTINUER et porter plus loin le flambeau du refus de ce qui est indigne.

Ils savaient, ces laïcs, que le chemin d’un monde meilleur est resserré et difficile. Ils connaissaient la parole de Jésus: ‘Celui qui s’inscrit à mon école, doit accepter la condamnation’. Ils étaient conscients que pour Jésus, s’engager face à la souffrance humaine est une exigence, pas une option.

C’est d’une terre labourée au long effort et au durs sacrifices de nos ancêtres, ensemencée à l’idéal évangélique et irriguée à l’eau baptismale que Louis Laberge et tant d’autres assumèrent la lourde responsabilité de veiller sur la moisson. Chacun fit alors le choix de privilégier les ruptures ou la continuité, de choyer nos racines ou de vouloir recommencer. Quel héritage leur léguait ainsi qu’à nous tous, ce long printemps canadien-français vécu ici pendant qu’ailleurs l’Occident connaissait intensément l’été moderne? Il nous lassait au plus profond de nous un fond, une mentalité qui nous mobilise lors de catastrophes mais se manifeste surtout dans notre quotidien et nos institutions.

Dans l’exigence que travailler permette vraiment de gagner sa vie et celle de ses enfants, par la voix de ceux et celles qui s’insurgent contre l’injustice et la pauvreté, dans l’intervention humaniste auprès de nos jeunes contrevenants, par nos règles électorales exemplaires, par un respect des différences humaines de loin supérieur à ce que firent nos voisins d’à côté et d’en bas, comme dans l’affirmation de qui nous sommes, cette mentalité, ce fond de nous-mêmes émerge et nous caractérise.

De quel fond sommes-nous ainsi façonnés? Celui auquel vous pensez: notre fond profond de solidarité, d’indignation et d’engagement. La solidarité n’est pas toujours vertu. Elle peut servir tout autant le mal que le bien, la mesquinerie et l’égoïsme que la grandeur et la justice. La solidarité se mesure par la faiblesse des mains que l’on tient moins celle des mains auxquelles on ne donne pas la sienne.

Déjà l’été moderne semble s’achever en occident. L’automne individualiste et matérialiste veut s’installer. Il promet de réaliser l’universalité humaine en même temps que notre confort personnel. Qui dit mieux? Une institution religieuse toujours fidèle à l’empire romain qui l’a vue naître? Un système politique encore défini par les lois de l’empire britannique? Qui dit mieux?

Nous avons besoin de grands machinistes sociaux qui nous ressemblent et qui nous rassemblent. Des gens d’action qui tiennent à la fois au progrès, à la continuité et à la concertation. Des porteurs de cette passion ouvrière qui place les idées, les règles, les causes et les institutions directement au service des gens et change ainsi vraiment les choses.

Par bonheur encore, la Providence ne nous a pas abandonnés. Il y a à nouveau des jeunes qui ont séjourné à Orsainville pour s’être indignés de ce qui est indigne et s’être engagés à forcer le changement. Il y a des jeunes qui s’impliquent ensemble au nom d’allégeances très diverses et selon des moyens très différents tout en respectant les choix de chacun. L’avenir appartient peutªêtre à cette interaction nouvelle et tolérante qui partage l’espace commun, parfois les mêmes objectifs voire les mêmes combats sans que personne ne se prétende le dénominateur commun de la diversité.

Que nous soyons de croyance chrétienne, athée, boudhiste, juive, agnostique, hindoue, musulmane ou autre ne sommes-nous pas tous et toutes porteurs de recherche et de convictions personnelles sur les fondements de la dignité humaine et le sens de cette existence que nous vivons actuellement ensemble?

Devant ce cerceuil ne sommes-nous pas tous croyants? Croire au ciel, croire à la réincarnation, croire qu’il n’y a rien au-delà ou croire qu’on ne peut pas vraiment le savoir, n’est-ce pas toujours croire.

Ces diverses convictions fondamentales qui constituent des lumières infiniment plus que culturelles ne devraient-elles pas chercher à s’accomoder les unes les autres de façon raisonnable sur les lampadaires de la maison commune? Le progrès de la Cité dans le refus-engagement de ce qui est indigne de l’humanité ne passeraitªil pas par une interaction loyale de nos options les plus profondes d’une part et de là, à une interaction mieux équilibrée du matériel, du social et de la transcendance?

Devant la force de ceux qui proposent la technologie et le commerce comme chemin de bonheur, n’y aurait-il pas lieu de réfléchir à nouveau sur le rôle des convictions de sens dans la vie des personnes et des peuples, sur leur place dans le développement humain, surtout, surtout bien sûr, en éducation?

La dénonciation et la condamnation des courants de fond qui bousculent et menacent ce que nous avons édifié avec peine et conviction ne suffisent jamais. Croyez-en le clerc que je suis.

Un journal a titré que Louis Laberge n’est plus. J’en doute fort. Je ne crois pas qu’il n’était qu’un spécimen biologique si perfectionné que l’on veuille et que son existence, son intelligence et sa force d’aimer ne tenaient qu’au fil des battements cardiaques ou des neurones. Je crois, dans le respect des autres croyances, que la mort n’est pas la fin et que les humains dépassent la Terre. Je crois que celui que nous pleurons aujourd’hui existe encore et est toujours lui-même. Ma courte mémoire, mes souvenirs qui ne me survivront pas et même son oeuvre en ce monde qui change si vite ne me semblent pas constituer une continuité proportionnelle à son envergure.

A Dieu, oncle Louis. Je te confie à Dieu. Qu’il te comble de son bonheur comme tout parent désire offrir le sien, chez lui, à ses enfants. Que ton fils Jacques et ta famille t’accueillent, elle que tu as tant aimée en chacun de ses membres. Puisses-tu retrouver aussi ceux qui t’ont guidé ou accompagné autrefois. Puisses-tu éternellement rencontrer tous ceux et toutes celles qui ont le plus souffert au cours de l’histoire humaine et que tu aurais voulu soutenir. Que la grande maison parentale t’ouvre maintenant et sans fin ses portes.

A Dieu et au revoir toi qui as marqué notre histoire collective mais aussi et surtout l’histoire personnelle de tant et tant de gens. Dieu te garde, mon oncle, mon ami, mon frère, mon compagnon ou mon père. Veille sur nous qui t’aimons. A Dieu et au revoir, Louis Laberge. A Dieu et au revoir, Louis. A Dieu et au revoir!