Gratuite, obligatoire et laïque : La lutte pour la réforme de l'éducation

- Ces réformes ne nous paraissent pas désirables à nous de la classe bourgeoise, de la classe aisée… <br>- Soit, mais elles nous semblent urgentes à nous de la classe ouvrière, de la classe lésée… <br>Journal Le Pays, 4 mars 1911

- Ces réformes ne nous paraissent pas désirables à nous de la classe bourgeoise, de la classe aisée…
- Soit, mais elles nous semblent urgentes à nous de la classe ouvrière, de la classe lésée…
Journal Le Pays, 4 mars 1911

«Un peuple est fort quand il sait lire;
quand il sait lire, un peuple est grand.» – Gustave Francq

La rentrée des classes…sociales
Depuis la fin du 19e siècle, la démocratisation de l’éducation était devenue, pour les syndicats nord-américains à l’origine de la FTQ, un élément fondamental d’une réforme en profondeur de la société. Le syndicaliste Gustave Francq, fondateur du Monde ouvrier, était l’un de ses plus ardents défenseurs.

Comme le rappelle son biographe Éric Leroux, Francq fut la « cible de choix du clergé et des nationalistes… On l’attaque pour ses idées, mais on met en relief aussi ses origines européennes et ses accointances avec la franc-maçonnerie pour le discréditer. Toutefois, il ne se laisse pas facilement intimider et il a la réplique facile.»

Au Québec, les syndicats nord-américains réclament depuis 1892 l’instruction gratuite et obligatoire, l’uniformité des manuels scolaires à partir de 1902 et la création d’un ministère de l’Éducation depuis 1904. En 1906, le Conseil des métiers et du travail de Montréal (CMTM) se prononce en faveur de la laïcisation partielle des écoles et demande une augmentation des salaires des instituteurs et institutrices laïques.

On demande également la création de bibliothèques publiques, la gratuité des écoles du soir, la création d’écoles techniques et commerciales et la centralisation des commissions scolaires à Montréal. Déjà, on parlait de fusions à Montréal!

La Commission royale d’enquête sur l’éducation (1909-1910)
Créée en juillet 1909 et présidée par le sénateur libéral Raoul Dandurand, la Commission royale d’enquête sur l’éducation doit se pencher sur la centralisation des commissions scolaires en une commission unique et sur l’élection des commissaires d’école.

Montréal compte alors plus d’une trentaine de commissions scolaires qui jouissent d’une entière liberté en matière de sélection des manuels scolaires. Les manuels utilisés variant d’une commission à l’autre, chaque déménagement entraîne des dépenses considérables pour les familles ouvrières.

C’est pourquoi tant le CMTM que le Comité exécutif de la province de Québec du Congrès des métiers et du travail du Canada (qui deviendra la Fédération provinciale du travail du Québec) font pression sur le gouvernement Gouin et sur les conseillers municipaux en faveur de l’uniformité des manuels scolaires.

En 1909, Francq présente une résolution demandant l’uniformité des livres pour l’ensemble du Québec. Selon lui, les deux tiers des livres scolaires sont imprimés par les communautés religieuses qui les vendent au prix le plus élevé possible, tout en les gardant au programme le moins longtemps possible.

Mémoire du Parti ouvrier
On a retrouvé récemment le texte intégral de la présentation du Parti ouvrier, le bras politique des syndicats nord-américains au Québec, le 21 décembre 1909 devant la Commission Dandurand.

La délégation était composée de Gustave Francq (Union typographique Jacques-Cartier, aujourd’hui la section locale 145 du Syndicat des communications, de l’énergie et du papier), du député ouvrier Alphonse Verville (Plombiers, section locale 144), de Narcisse Arcand (Fraternité unie des charpentiers-menuisiers, section locale 134) et d’Isidore Tremblay (Union internationale des plâtriers). En voici quelques extraits pour notre mémoire collective :

« Le Parti ouvrier, représentant 20 000 membres en activité, croit devoir, dans l’intérêt des classes ouvrières et des familles pauvres, réclamer la création d’une commission scolaire unique pour Montréal et la banlieue (…) Au nom des familles pauvres et nombreuses que nous représentons, et dont la vie est faite de travail pénible, incessant, et de sacrifices de tous genres, nous vous demandons de nous donner l’instruction gratuite.

«Pour nous, cette question de réformes scolaires n’est pas une question religieuse, mais uniquement nationale. C’est pourquoi nous réclamons la création d’une commission scolaire unique élue par le vote populaire et, en tête de toutes les réformes, nous réclamons la création d’un ministère de l’Instruction publique à Québec.

«Il est de la plus haute importance que des réformes soient accomplies dans le plus bref délai, car l’élément canadien-français est en train de perdre une part de son influence et de sa prépondérance dans la province de Québec même, pour n’avoir pas été armé suffisamment pour les luttes quotidiennes de la vie. »

Les Pour et les Contre
Francq peut compter sur l’appui de plusieurs membres de l’aile progressiste du Parti libéral, dont Godfroy Langlois, surnommé « l’avocat du diable ». Langlois, un ami personnel de Francq, est alors directeur du journal Le Pays, imprimé sur les presses de la Mercantile de Francq. Langlois est également membre de la loge L’Émancipation, affiliée au Grand Orient de France, dont Francq faisait partie avant qu’il ne fonde lui-même une seconde loge de même obédience, Force et Courage, en 1910. Le maire de Montréal, Honoré Beaugrand, faisait également partie de la première.

Pour leur part, les syndicats catholiques, ancêtres de la CSN, s’opposent à l’école gratuite et obligatoire et au principe d’uniformité des livres. À partir de 1919, les syndicats catholiques font aussi des représentations à Québec pour combattre ces réformes. Dans Le Monde ouvrier, Francq est cinglant :

« Cette demande ne nous étonne pas, on devine, on sent d’où elle vient; ce qui nous surprend, c’est que la délégation n’ait pas demandé une loi décrétant l’ignorance obligatoire (…) Tout le monde sait que l’instruction rend le peuple malheureux, que plus on est ignorant moins on comprend, et que moins on comprend, plus on se laisse “emplir” facilement.»

Il faudra cependant patienter encore. L’école ne sera obligatoire qu’en 1944, sous le gouvernement libéral d’Adélard Godbout. Et il faudra attendre la Révolution tranquille et la rapport Parent pour que soit créé un ministère de l’Éducation en 1964. Et puis, il n’y a pas si longtemps que la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM) est devenue, par législation, la Commission scolaire de Montréal.

Le Vieux Gustave