Élection 2003 : Les bons d'éducation… ou le démantèlement du système public

Les bons d’éducation… ou le démantèlement du système public
Le programme de l’ADQ stipule que «la mise en place d’un régime de bons d’étude (ou school vouchers) en vertu duquel chaque parent recevra un bon correspondant à la subvention gouvernementale accordée pour leur enfant. … Les parents auront alors la liberté de choisir, tout comme les garderies avec les bons de garde, à quelle école primaire ou secondaire, publique ou privée, de leur quartier ou d’un autre, avec un projet pédagogique particulier ou non, ils inscriront leur enfant…»

Le projet des bons d’étude doit être situé dans le cadre du système fortement décentralisé proposé par l’ADQ. «Un gouvernement de l’ADQ accordera une plus grande latitude aux directeurs d’école avec l’approbation du conseil d’établissement quant à la gestion des budgets et l’embauche du personnel.» Et d’ajouter : «Cela pourrait permettre le développement d’écoles à charte.»

Cette proposition de l’ADQ ne peut que mener à un démantèlement pur et simple du système public d’éducation tel qu’on le connaît aujourd’hui. Des écoles publiques seraient littéralement saignées au profit d’écoles privées dans certains quartiers plus favorisés. Ailleurs, on assisterait à une certaine forme de ghettoïsation des écoles : dans le milieu urbain et dans les quartiers les plus pauvres comme Hochelaga ou le Sud-Ouest à Montréal, mais aussi dans les écoles de village, en Abitibi, en Gaspésie, sur la Côte-Nord, etc.

Cette proposition de bons d’éducation de l’ADQ entraînerait un coût annuel de 170 millions $1 et s’inscrit en droite ligne dans le caractère élitiste du Palmarès des écoles publié par la revue L’Actualité, palmarès décrié dans la plupart des milieux.

Le fait de répondre seulement à l’intérêt privé des gens peut avoir un impact négatif sur les intérêts collectifs au point de nuire à des choix qui sont chers à la société québécoise. Nous entendons ici des enjeux tels que : la protection du français, la déconfessionnalisation du secteur scolaire, l’égalité des chances, une éducation publique accessible à tous et de qualité. Il faut souligner que ce sont des acquis sociaux encore jeunes qui ont fait leurs preuves en ce qui a trait au soutien du développement du Québec. Le système de bons nuirait en bout de piste à la qualité de l’éducation des enfants.

Ce système, en somme, déferait un système d’éducation qui est déjà reconnu comme l’un des plus performants de l’ensemble des pays industrialisés, notamment pour
l’enseignement de la langue maternelle et des mathématiques, et ce loin devant la performance du système
d’éducation américain.2

L’expérience américaine des bons d’étude
Aux États-Unis, l’introduction de bons d’étude a longtemps été jugée discriminatoire par la Cour suprême qui dénonçait l’utilisation de fonds publics pour promouvoir des écoles privées et/ou à vocation religieuse pratiquant la ségrégation.3 Rien n’empêcherait que des organisations racistes ou antisémites comme le Ku klux Klan ou Nation of Islam, par le biais d’écoles privées, pratiquent l’endoctrinement d’écoliers dont les parents auraient bénéficié de fonds publics sous la forme de bons d’étude.

La Cour suprême a finalement rendu une décision favorable aux bons d’étude après une vaste campagne de relations publiques de ses tenants, campagne visant à convaincre l’opinion publique que le système de bons d’étude visait à éliminer la ségrégation raciale. Mais dans les faits, le support populaire aux bons d’étude est un mythe. Les voteurs de 19 États et du district de Columbia ont rejeté tout financement public d’écoles privées ou à vocation religieuse. En 1998, les voteurs du Colorado ont rejeté un système de bons d’étude dans une proportion de 60 % à 40 %. En 1993 et 1996, les voteurs des États de Washington et de Californie ont rejeté les bons d’étude dans des proportions similaires (70 % à 30 % en Californie)

Seuls trois états américains ont implanté des systèmes de bons d’étude qui, dans tous les cas, font l’objet de batailles devant les tribunaux. La bataille pour l’implantation de bons d’étude n’est pas le fait de parents, mais bien des lobbys scolaires sectaires, de la droite religieuse et des idéologues du libre marché.4

Nos enfants, les grands perdants
Le projet de l’ADQ ferait presque doubler le financement public de l’enseignement privé. L’ADQ propose de porter ce financement public de 325 millions $ par année à 500 millions $. En proposant une généralisation du bon d’étude comme nouveau mode de financement de l’éducation primaire et secondaire, l’ADQ crée une éducation à multiples vitesses.

Affirmer que le régime proposé vise à « démocratiser le système d’éducation » est un contresens. En effet, les principales critiques faites aux bons d’étude mettent en lumière les inégalités découlant d’un tel modèle. Financer l’école privée à près de 100 %, tout en lui permettant
d’exiger des frais supplémentaires et de sélectionner ses élèves sur la base des résultats scolaires, aurait des conséquences catastrophiques sur la démocratisation de l’éducation. Et ce sont nos enfants qui, en bout de ligne, feraient les frais de cette aventure.


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1- Étude dirigée par Charles Carrier, de l’Université Laval et commandée par la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ).
2- PISA-OCDE
3- Shool Vouchers : The wrong choice for public education, Anti-defamation league.
4- Americans united For separation of church and state.