Caisse de retraite: un levier de l'action syndicale

Les caisses de retraite ont pris une place telle dans l’économie moderne nord-américaine que leur impact transcende le secteur financier pour affecter toutes les sphères de l’économie. Nous avons entendu parler dernièrement de Vidéotron, lors de l’offre d’achat de Québécor, soutenue par la Caisse de dépôt et placement du Québec qui utilise ainsi nos épargnes pour la retraite. Nous entendons aussi assez souvent parler de la caisse de retraite des enseignants de l’Ontario, connue sous le nom de «Teachers». Cette caisse de retraite, la plus importante au Canada avec plus de 70 milliards d’actifs (2000), constitue un joueur important dans l’économie canadienne et même dans l’économie mondiale où elle est la 40e caisse en importance (1998)1. À titre de comparaison, la caisse du Régime de retraite des employés du gouvernement et des organismes publics (RREGOP) a un actif de 34 milliards de dollars (en 1999). Nos caisses de retraite peuvent ainsi faire les gagnants et les perdants de l’économie.

Nos caisses de retraite, nos régimes enregistrés d’épargne retraite (REER) et la caisse du Régime de rentes du Québec (RRQ) ont accumulé des sommes énormes. Les caisses de retraite sont nos employeurs et nos banquiers, mais ce sont surtout nos bas de laine dans lesquels nous mettons nos épargnes pour la retraite. Les caisses de retraite garantissent un des bénéfices les plus importants que nous ayons négociés. Elles représentent notre revenu (salaire différé) pour le tiers de notre vie d’adulte. À cause de leur importance tant pour les travailleurs et les travailleuses que pour l’économie pris dans son ensemble, il est très important d’en connaître plus sur la gestion de portefeuille et de s’impliquer davantage dans le contrôle de nos caisses de retraite.

Il y a quelques années, une militante ou un militant syndical aurait été perçu comme un hérétique en parlant de gestion de portefeuille et de placement. Mais, comme dans le cas de la gestion des entreprises où nous avons vite compris que c’était une chose trop importante pour nos conditions de travail et de vie pour la laisser en exclusivité aux employeurs, la gestion de nos caisses de retraite est trop importante pour que nous la laissions uniquement entre les mains de spécialistes. Nous devons nous impliquer pour la protection et l’amélioration de nos bénéfices de retraite, mais nous devons aussi le faire pour la qualité de nos emplois et parce que cela nous permettra de construire la société que nous voulons.

Au Québec, la reconnaissance de notre présence aux comités de retraite nous donne une réelle opportunité de nous impliquer en matière de gestion. Malgré ce que colportent certains, il ne faut pas être un génie de la finance pour s’occuper correctement de nos régimes de retraite. Tous et toutes, peuvent, avec une formation de base, s’acquitter correctement de leurs responsabilités.

Si les régimes de retraite constituent une protection contre la perte de revenus à la retraite, nous devons malheureusement constater que tous les travailleurs et travailleuses ne peuvent profiter d’une telle protection ou d’une protection de qualité. Nous n’avons qu’à penser aux nombreux employés, isolés et non syndiqués, dans les très petites entreprises ou encore à ceux et celles qui connaissent de nombreuses années sans revenu d’emploi. Pour ces hommes et ces femmes, les régimes publics constituent la seule protection disponible. Comme cette protection est nettement insuffisante, nous devons continuer de faire pression pour la mise en place d’un véritable régime public de retraite.

Mais tant que nos gouvernements choisiront plutôt de maintenir un système de retraite largement fondé sur l’épargne privé, le mouvement syndical, sans oublier ses objectifs à plus long terme, se doit d’investir le terrain de l’épargne retraite et des régimes complémentaires de retraite. Notre responsabilité est d’autant plus grande qu’à l’ère de la mondialisation, les entreprises vont et viennent d’un pays à l’autre en fonction des lois du marché. Trop souvent malheureusement, c’est le non-respect des droits de l’homme, des droits sociaux et de l’environnement qui attire les entreprises dans certains pays trop dépourvus pour refuser de tels investissements. Nous ne pouvons accepter ces règles du jeu. Il faut réagir et nos caisses de retraite nous en donnent les moyens.

L’ennemi n’est pas la mondialisation en tant que telle mais la qualité des échanges qui se font aujourd’hui en l’absence de toute réglementation. La solidarité entre les travailleurs et les travailleuses constitue notre meilleur outil pour la construction d’un monde meilleur. C’est pourquoi, suite à une réflexion entreprise en Amérique du Nord par l’AFL-CIO, le CTC et la FTQ, un comité international a été mis sur pied par la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), l’Internationale des Services publics (ISP) et la Commission syndicale consultative auprès de l’OCDE (CSC) pour réfléchir sur l’action syndicale en matière de régimes de retraite. Encore une fois, la même formule cent fois éprouvée de la solidarité constituera une réponse syndicale efficace. Nous ne changerons pas le monde en 24 heures, mais il faut assurément travailler à son amélioration.

L’objectif est donc de mieux comprendre comment le mouvement syndical peut avoir une plus grande influence sur la gestion des caisses de retraite, ce qui constitue l’objet de la deuxième partie de ce document. Dans la première partie du document, on explique l’évolution du système de revenu pour la retraite au Canada et au Québec. On démontre comment, dans le passé, les forces progressistes ont exigé et obtenu la mise en place du volet public de ce système. Bien comprendre l’origine de notre système de retraite est essentiel pour ne pas perdre de vue le rôle que nous pouvons jouer dans son développement futur.

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*1. The world’s 100 largest pension funds as of 31 December 1998, liste distribuée lors du « International Trade Union Leaders meeting on pensions » parrainé par la CISL à Stockholm, le 4 novembre 1999